beIN Confidences - Emmanuel Ntim : "Et là, ma chance est enfin arrivée !"

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Je ne pensais qu’au foot quand j’étais petit. Je pensais qu’on allait à l’école pour jouer au foot, je n’y allais pas pour apprendre grand-chose (rires). Vu qu’il n’y avait pas ma mère ou mon père pour me surveiller, c’était compliqué de me forcer pour aller à l’école. D’où je viens, quand tu es jeune, la vie est rude donc il faut faire quelque chose, il faut travailler. Où j’ai grandi, il n’y a que des mécanos.

Je m’appelle Emmanuel Ntim, je suis né au Ghana, à Kumasi le 12 mars 1996. On est 5 frères, je suis le 4ème, et on a une cousine qu’on a considérée comme une sœur. J’ai grandi un peu avec ma mère car mes parents ont divorcé quand j’étais petit. J’ai beaucoup été élevé par ma tante.


Pourquoi je suis devenu un défenseur ? A la base, je ne l’étais pas mais vu que je jouais avec ceux qui étaient plus gros et costauds que moi, on me disait : « Manu, toi, reste derrière et quand le ballon vient, tu défends alors que nous on va aller marquer ».  Quand je jouais avec les gens de mon âge, je jouais au milieu. J’aime bien dribbler les gens mais avec les vieux-là, je devais défendre, je n’avais pas le choix. 

Je jouais dans la rue avec mes amis car je ne savais pas qu’on devait jouer sur un terrain ou avec une équipe. Je jouais seulement pour m’amuser. Je me rappelle, quand j’étais petit, ma mère et ma tante me disaient : « Et toi là, tu ne veux pas manger ! » Mais quand on me mettait en face de moi le foot et la nourriture, je prenais toujours le foot (rires). Du matin jusqu’au soir sans manger !

Un jour, j’avais 6-7 ans, on m’a envoyé faire des courses. Je suis passé devant des joueurs qui s’entraînaient. Le ballon est arrivé à mes pieds, j’étais déjà énervé car je ne voulais pas sortir de chez moi à la base. Je leur ai dit : « Vous là, vous êtes nuls, je suis plus fort que vous ! » Ils étaient fâchés (rires). 


Je suis resté sur le côté pour regarder leur entraînement. Quand il était terminé, je suis allé retrouver l’entraîneur pendant son speech pour lui dire : « Je suis meilleur que tous tes joueurs ». L’entraîneur était choqué : « C’est qui ce petit gamin qui parle comme ça là ? ». 

Il voulait continuer sa réunion donc il m’a dit : « Si tu veux jouer dans mon équipe, va appeler ta mère là. » Je suis parti retrouver ma mère qui était vendeuse. Je me rappelle, c’était à l’époque de Noël. Je lui ai demandé de m’accompagner. « Laisse-moi tranquille, je suis en train de travailler ».

J’ai pleuré, pleuré et elle a craqué ! Le coach aussi. 

Mais, au bout d’une semaine, ça ne m’a pas plu. Ça me manquait de ne pas jouer avec mes amis dans la rue. J’ai arrêté ! Sauf qu’un jour, un joueur de cette équipe m’a vu dribbler les gens dans la rue. 

« Eh toi ! Pourquoi tu es là ? Pourquoi tu ne veux pas jouer dans un club ? ».

Il m’a poussé pour retourner avec l’équipe. L’entraîneur m’a demandé pourquoi je n’étais pas revenu. Je lui ai expliqué et… une semaine plus tard, j’avais le brassard de capitaine. Ça a commencé comme ça avec l’équipe locale des Young Destroyers.  


Ça n’était pas une grande équipe mais on était forts et les équipes en face avaient peur de nous. Ensuite, j’ai eu la chance de faire un essai avec l’académie Aspire qui est basée au Qatar. Ils sont venus au Ghana pour faire un essai. J’y suis allé avec un ami. On a joué mais ils n’ont pris personne. Pourtant ce jour-là, j’avais fait un bon match. 

Il y avait un essai dans un autre endroit quelques jours plus tard. J’étais fâché car, la première fois, ils ne m’avaient pas pris alors que j’avais tout donné. Pour être honnête, je voulais tacler le recruteur. Je voulais lui casser les jambes (rires). 

J’ai fait l’essai avec des chaussures normales, des baskets… J’avais des crampons neufs mais je ne voulais pas les user. J’ai commencé à casser les jambes des autres joueurs, des fautes agressives. Après le match, le scout est venu me voir pour me demander mon nom. « Toi, tu es bon ! J’ai besoin de toi ! » 

J’étais choqué ! 

Ils ont retenu 50 joueurs dans tout le Ghana pour faire la finale à Accra, la capitale. On est partis là-bas pour faire cet essai, ils ont éliminé beaucoup de gens. Ils voulaient juste 3 joueurs et je n’ai pas été retenu. J’étais triste car c’était mon rêve de rejoindre cette académie au Qatar quand j’étais petit. 

Mais, quelques semaines plus tard, avec un ami, je suis parti faire un essai à la Right to Dream Academy, sauf que je n’avais pas de crampons, comme d’habitude. Je suis parti pour regarder. Mais mon ami me sort : « Ah Manu, je ne vais pas bien, j’ai mal à la tête ». Je lui ai dit : « Donne-moi tes crampons pour essayer ! » 

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Ce jour-là, je n’ai même pas fait grand-chose : juste contrôles-passes. Je me rappelle, tous les gens couraient dans tous les sens et moi j’étais calme. Je me suis servi de mon essai raté avec l’Aspire Academy donc je savais comment faire pour me différencier. 

Entre deux matchs, un « scout » m’a appelé, un certain Joe Mulberry. Il venait de Manchester je crois. « Donne-moi ton numéro, je vais t’appeler, tu as des qualités ». L’essai devait se poursuivre et beaucoup de joueurs attendaient de se faire repérer. Mais dès qu’il a pris mon numéro, il s’est mis à pleuvoir ! Et au Ghana, quand il pleut, tu ne peux pas rester pour jouer. L’essai s’est donc terminé et on a pris que moi (rires) ! Moi je crois en Dieu et c’est Lui qui m’a guidé, vous allez comprendre pourquoi. 

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La Right to Dream Academy était loin d’Accra. L’entraîneur de l’académie à l’époque était Charles Akonnor, qui vient d’être nommé nouveau sélectionneur national. On voyageait beaucoup pour faire des tournois. Des fois, on partait à Manchester City, mais on le faisait discrètement. Je ne sais pourquoi à l’époque on ne devait pas trop en parler mais j’ai gardé des photos. On faisait des tournois à l’étranger avec des jeunes de Manchester City. 


A la base, je ne savais pas qu’on devait devenir professionnel… Je jouais au foot juste comme ça. C’est à l’Académie que j’ai commencé à comprendre des choses grâce à mes coéquipiers qui étaient un peu comme ma famille. Dans cette académie, c’était 100% foot et école. C’était duurrr ! 

En 2014, quand j’avais 17-18 ans, j’ai été diplômé. A ce moment-là, je ne savais pas qu’il fallait avoir un agent. J’en ai parlé à Majeed Waris, qui est maintenant à Strasbourg. Il était plus âgé mais on était dans la même formation. On se parlait et lui avait un agent. C’est ce dernier qui l’avait fait signer avec Valenciennes en janvier 2014. 

A la base, il y avait des équipes en Suède et en Norvège sur moi. Je voulais aller là-bas car ça parle anglais. Au Ghana, on parle tous anglais. Sauf que l’agent me dit d’aller à Valenciennes alors que je m’étais préparé pour aller à Helsingborg en Suède. 

« Mais pourquoi en France ? Je ne parle pas français ! » 

Je n’étais pas content, je ne voulais pas y aller à la base mais je n’avais pas le choix. Je suis venu en France. Quand je suis arrivé à l’aéroport, ça ne parlait que français. La personne qui devait venir me chercher était en retard. Je devais appeler quelqu’un. 

« Madame, can I make a call ? » Elle m’a dit quoi ? (rires)

Dans ma tête, je me suis dit : « J’ai changé de monde en fait ». J’étais triste. Mais je voulais jouer au football donc je devais avancer. 

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C’était un essai en février-mars 2014. A la base, je pensais que j’allais signer directement. On m’avait dit : « Valenciennes a besoin de toi ». Si j’avais su que c’était un essai, je serais parti directement en Suède… Je n’étais pas content donc je suis parti à l’entraînement. L’entraîneur de la réserve, Frédéric Zago, était bien mais je ne voulais pas rester donc je faisais un peu du n’importe quoi, j’arrivais en retard et tout. Sauf que lorsque je suis sur le terrain, je n’arrive pas à faire semblant.

Je suis reparti au Ghana en vacances en mai-juin. Après mon agent m’a dit que Valenciennes voulait me signer. J’ai pensé : « Ah mince… ». 

J’y suis bien sûr allé car je voulais réussir et je tiens d’ailleurs à remercier Abdul Majeed Waris car il m’a bien accueilli chez lui. J’ai habité chez lui 6 mois, il a pris soin de moi. C’est un bon gars.

Bon, par contre, ça n’est pas lui qui m’a appris le français (rires). Quand on était en Ligue 1, je le voyais sur le terrain tacler dans tous les sens. Je voyais l’arbitre lui parler.

Après le match, je lui ai demandé : « Est-ce que tu comprends ce qu’il dit ? » 

« Non, je ne comprends rien, je bouge juste la tête et quand l’arbitre me demande quelque chose, je dis oui ». Qu’est-ce que j’ai ri quand il m’a raconté ça ! 



J’ai progressé en français grâce à mes coéquipiers et mes amis. Et notamment à un ami que je considère comme mon frère, Adenyoh Kwadwo, qui ferait tout pour moi. 

Ma première saison avec la réserve de Valenciennes en CFA 2 est plutôt bonne. C’était en 2014-2015. Je m’entraînais parfois avec les pros : il y avait Angelo Fulgini, Moussa Niakhaté ou encore Adrien Tameze. C’était une belle génération. Juste avant la fin de la saison, je suis parti disputer la Coupe du Monde U20 avec le Ghana en Nouvelle-Zélande. 

Les saisons suivantes ont été plus difficiles. J’ai un peu joué mais je suis tombé sur des entraîneurs à Valenciennes qui avaient des idées un peu arrêtées comme Faruk Hadzibegic et Réginald Ray. Ce sont des bons coachs mais ils n’ont pas voulu me laisser ma chance alors que je faisais des bonnes prépas ! J’ai donc enchaîné les prêts à Chambly et Trélissac dans des divisions inférieures. Cela m’a permis de forger mon mental mais c’est vrai que lorsque je suis revenu à Valenciennes au début de la saison 2019-2020, le moral n’était pas au top… 

Sur le papier, il n’y avait plus beaucoup d’espoir. 

Pour rebondir, il fallait quelque chose d’extraordinaire. Je me suis demandé : « Est-ce que je suis nul ? » Il me restait un an de contrat. J’ai prié le Bon Dieu. 


Et là, un nouvel entraîneur, Olivier Guégan, venait de prendre ses fonctions.

Au début, il ne me parlait pas car il ne me connaissait pas. Il a vu des choses intéressantes et m’a parlé : « Travaille, si tu travailles, tu vas avoir ta chance ». Ce sont les mots qu’Olivier Guégan m’a adressés. Je n’étais pas titulaire à la base. Mais quand le coach avait besoin de tenir un résultat et renforcer la défense, il a vu que j’étais capable de bloquer les attaquants adverses. Je suis rentré petit à petit dans l’équipe. Avant de saisir ma chance face au Mans lors de la 3ème journée.

Depuis cette journée, je suis devenu titulaire, pas indiscutable car les onze titulaires n’ont pas leur place garantie ! Ceux qui sont sur le banc sont bons aussi et peuvent jouer. Il y avait une bonne concurrence dans l’équipe et ça nous a beaucoup aidés pour devenir la meilleure défense de Ligue 2 cette saison ! Personnellement, je ne pouvais rêver mieux avec une présence dans le onze-type du magazine France-Football. Même si c’est grâce à toute l’équipe. 

La chance que j’attendais enfin est donc arrivée.

Et je l’ai prise cette fois : j’ai été titulaire 23 fois sur les 28 matchs disputés par VA et j’ai prolongé jusqu’à l’été 2022 ! 

Le fait d’avoir joué à 3 derrière m’a vraiment aidé. Mais il ne faut pas croire que c’est facile de jouer à trois derrière ! Quand tu es sur le côté, tu dois défendre parfois comme un latéral droit et tu montes aussi avec le ballon comme un milieu. Mes partenaires Maxime Spano, Lilian Brassier, Fred Bong et Joffrey Cuffaut sont de très bons joueurs. On n’a pris que 20 buts tous ensemble ! C’est la première fois que je m’entends aussi bien dans une équipe, on est tous jeunes et on veut aller haut donc chacun donne tout. On est bien ensemble. 

La saison prochaine, le but sera de jouer le plus haut possible et pourquoi pas monter en Ligue 1 ! Si on fait la même chose défensivement et si on marque un peu plus, il y a moyen… 

Propos recueillis par Pierre Godfrin


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