Foot: l'allongement du premier contrat pro, question de survie ou réforme liberticide ?

Reuters

Chaque été, la liste s'allonge: les "pépites" de Ligue 1 quittent leur club formateur, attirées par les sirènes de l'étranger au moment précis où elles pourraient gagner du temps de jeu en équipe première. Le Paris SG a vécu ce crève-cœur en 2014 avec Kingsley Coman, parti à la Juventus Turin, et à l'été 2020 avec le départ de son prometteur milieu Tanguy Nianzou Kouassi, tout juste majeur, pour le Bayern Munich, où il a paraphé un premier contrat d'une durée de quatre ans, chose impossible en France.

En effet, si la Fifa impose une durée maximale de trois ans pour tous les contrats des joueurs mineurs, le Code du Sport français va plus loin en étendant cette mesure à tous les premiers contrats professionnels sans distinction d'âge.

"Préserver nos talents" 

"Le contrat de trois ans ne suffit plus à préserver la formation française, attaquée de plus en plus tôt. C'est un vrai problème", s'alarme Jean-Pierre Caillot, président de Reims et du collège des dirigeants de L1 pour qui l'allongement du premier contrat professionnel à cinq ans est "la bonne, la seule idée pour préserver nos talents". La proposition, sur le papier, a de quoi séduire les clubs, parfois sans levier face aux velléités de départ de leurs joyaux. Cet été par exemple, le milieu de Toulouse Amine Adli (21 ans) a refusé de prolonger, et le TFC l'a finalement laissé partir au Bayer Leverkusen à un an de la fin de son bail de trois ans... pour une indemnité de transfert bien moindre qu'espérée.

"Cela nous garantirait de ne pas voir le joueur partir à l'âge auquel tu peux commencer à savoir s'il a vraiment les capacités pour jouer en pro", pointe pour l'AFP un expérimenté directeur de centre de formation de L1. "Si tu te trompes dans l'analyse d'un joueur, c'est à double tranchant car tu l'as à ta charge pour cinq ans. Mais c'est un risque à prendre".

"On a vu, sur cinq ou dix ans, le phénomène (de la fuite des talents, NDLR) s'accentuer"

Le sélectionneur de l'équipe de France Espoirs y semble aussi favorable: "Il me semble que sécuriser la formation française, ce ne serait pas mal. On a vu, sur cinq ou dix ans, le phénomène (de la fuite des talents, NDLR) s'accentuer", constate Sylvain Ripoll, interrogé début octobre. Depuis plusieurs semaines, le projet est sur la table de groupes de travail au sein de la Ligue de football professionnel, en présence du syndicat des joueurs UNFP, historiquement réticent sur ce dossier. Contactée par l'AFP, l'UNFP n'a pas souhaité prendre position publiquement pour le moment sur ces discussions, entamées à un stade préliminaire. 

"Ils vont bloquer les joueurs" 

Le syndicat doit en effet s'assurer que le contrat de cinq ans ne sera pas liberticide pour les joueurs, et assurera une réelle exposition aux futurs "cracks". "Actuellement, on signe le premier contrat professionnel autour de 18 ans, pour trois ans. Si le joueur est bon, il prolonge dès la deuxième année, avec augmentation. Le contrat de cinq ans servira aux clubs à se protéger plus longtemps: ils ne seront pas obligés de revenir (négocier) à la 2e année", détaille l'agent de joueurs Frédéric Guerra. "Ils vont bloquer les joueurs avec des contrats de deux francs six sous !" s'inquiète-t-il.

Revaloriser les premiers salaires peut-il être une contrepartie à la réforme ? "Les représentants des joueurs seront dans leur rôle en demandant une bonification, mais l'essentiel n'est pas là. Le contrat de cinq ans apporte de la sérénité aux familles qui ne seront pas sollicitées chaque matin par des clubs étrangers, ce qui perturbe la formation", assure Jean-Pierre Caillot à l'AFP. 

L'autre obstacle est d'ordre légal. "La réforme implique une modification législative en vue d'amender le Code de Sport", explique un avocat spécialisé en droit du sport ayant requis l'anonymat. "Or le sport professionnel, ce n'est pas que le football", reprend ce spécialiste, rappelant que le syndicat des joueurs de rugby Provale s'était opposé, en 2018, à un amendement en ce sens voté au Parlement... puis finalement annulé par le Conseil constitutionnel.


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