Roger Federer, le crépuscule d’une icône

Panoramic

Une de mes proches, à qui j’annonçais la blessure de Roger Federer en février dernier, m’annonça d’emblée la couleur : une arthroscopie, ça sent mauvais, très mauvais. Les nécrologies sportives du maestro suisse ne vont pas manquer de fleurir au cours des prochains jours. Et comme la vocation d’un journaliste sportif est désormais de ne vendre que la vérité d’aujourd’hui et non celle d’hier, et donc d’avoir le nez dans le guidon sans mise en perspective, beaucoup verront en Djokovic la bête noire du génie de Bâle, et en Raonic son exécuteur final. Il faudra donc des nostalgiques béats dans mon genre pour se rappeler d’une (désormais) autre époque, il y a une dizaine d’années…

Mais commençons par le début.

 

Les prémices (décembre 1998 – juillet 2001)

Champion du monde juniors en 1998, le jeune Roger fait réellement ses premières armes sur le circuit professionnel en 1999. Et ne tarde pas à frapper un coup immense : en février, à Marseille, il fait chuter en 3 sets Carlos Moya, tenant du titre de Roland Garros, et qui n’est qu’à quelques semaines de devenir n°1 mondial. La majorité des observateurs voient alors poindre la relève, incarnée également par Hewitt et Safin (révélés l’année précédente), mais aussi par Ferrero et par le Belge Xavier Malisse. Premiers coups d’éclats en Coupe Davis, premier (et dernier) titre en challenger à Brest à la fin de cette même année 1999 : la progression de Roger est régulière, et son relâchement, son tennis d’esthète, n’échappent à personne. C’est du côté de la tête qu’il y a encore du travail à accomplir : encore « chien fou », Roger laisse échapper trop de points cruciaux, trop de matchs à sa portée, s’énerve, s’emporte, se ravale. Bref, il ne parvient pas encore à canaliser son énergie.

En Grand Chelem, ses principaux faits d’armes sont un huitième à Roland Garros en 2000, puis un quart en 2001, où l’expérimenté Alex Corretja le domine à chaque fois. Ainsi qu’une belle performance aux JO de Sydney, où il héritera de la place la place honorable mais vaine, la 4ème. Mais le jeune loup se fait de plus en plus régulier, et l’exploit rode…

A Wimbledon 2001, Roger entre dans l’histoire en mettant fin à la fabuleuse série de Pete Sampras, septuple vainqueur du tournoi et quadruple tenant du titre, au bout de cinq sets magnifiques. D’aucuns ont rétrospectivement vu dans ce match la passation de pouvoir entre les deux maîtres du Centre Court, celui des années 90 et celui des années 2000. C’est doublement faux : héros fatigué, Sampras n’est alors plus en lutte pour la première place mondiale, alors que Federer commence à frapper aux portes du Top Ten. Sur cette rencontre, l’un n’est déjà plus le maître, et l’autre ne l’est pas encore.

 

L’attente (juillet 2001 – novembre 2003)

Ce qui est certain, en revanche, c’est que cette victoire sur Sampras agit comme un électrochoc pour le jeune Federer, qui prend alors pleinement conscience de son potentiel, et des efforts nécessaires dans sa vie quotidienne pour faire fructifier au mieux son talent extraordinaire ; finis les emportements inutiles, finies les attitudes démissionnaires, finies les heures passées à jouer devant un écran…

En huitièmes de finales de l’Australian Open 2002, Tommy Haas, de 3 ans son aîné, monstre de rigueur tactique et de discipline, dompte de justesse le prodige à l’issue d’un splendide match à suspense, le plus beau de cette édition. S’ensuit une première finale en Masters 1000, à Miami 2002, contre Agassi, puis une victoire, la première, à Hambourg 2002. Marat Safin, alors en lutte pour la première place mondiale, est expédié en trois petits sets.

Mais les rechutes sont encore nombreuses : en Grand Chelem, ses sorties prématurées face à Arazi et Horna à Roland Garros (respectivement en 2002 et 2003), sa défaite cuisante au 1er tour de Wimbledon 2002 face au jeune Mario Ancic (son cadet de 3 ans) un an après son exploit face à Sampras, témoignent d’un manque de régularité flagrant, et lui valent de nombreuses critiques. Le prodige de Bâle a désormais 22 ans, va-t-il enfin se donner à fond de la première à la dernière balle d’un match ?

A Wimbledon 2003, Federer ouvre enfin son compteur en Grand Chelem. Lors de cette édition, la chute dès le 1er tour de Lleyton Hewitt, puis la défaite d’Agassi en huitièmes, laissent définitivement ouverte la succession de la génération Sampras. Andy Roddick en demis, puis Mark Philippoussis en finale, ne parviennent pas à prendre un set à Roger, dont le tennis gracieux frappe les esprits cette année-là. Mais cette année 2003, année de transition par excellence, lui propose deux rivaux : Ferrero a lui aussi ouvert son compteur en Grand Chelem à Roland Garros, et Roddick ne tarde pas à en faire autant à l’US Open. Prime à la régularité, l’Américain s’assure de la première place mondiale à l’issue du tournoi de Bercy, et c’est en tant que n°2 mondial que l’Helvète se présente au Masters, débarrassé de la pression d’une lutte pour la première place en fin d’année…

 

Le pouvoir despotique (novembre 2003 – novembre 2007)

Les deux matchs contre Agassi lors de ce Masters 2003 symbolisent très bien la gestation du monstre : vaincu sur le fil en poules, le vétéran américain voit un adversaire métamorphosé lui faire face lors de cette finale expédiée en 3 petits sets ; tous les problèmes qu’il lui a posés quelques jours plus tôt, Federer y a trouvé une solution, grâce à son jeu protéiforme. Dans sa besace se trouvent les solutions à tout ce que ses adversaires peuvent lui proposer, il suffit de passer à autre chose quand la situation l’appelle. Avant tous les autres, le public de Houston voit se matérialiser sous ses yeux une domination écrasante du jeu de Federer sur ceux de ses adversaires.

Ce n’est que le début d’un long règne, entamé à l’ordinateur au lendemain de la victoire de Roger à l’Australian Open 2004. 11 couronnes du Grand Chelem, sur les 16 possibles, tombent dans l’escarcelle du Suisse entre 2004 et 2007. Hors Roland Garros, la seule « vraie » défaite du maestro est à mettre au crédit de Marat Safin, le seul probablement à rivaliser de talent avec lui, au terme de l’un des plus beaux matchs de la décennie, à l’Australian Open 2005. Mentionnons également une défaite sur le fil en finale du Masters 2005 face à David Nalbandian, mené de deux sets, qui profite ensuite de l’écroulement physique de Roger suite à l’une des rares blessures qu’il aura eues à affronter au cours de sa carrière.

Pour le reste, les journalistes sont songeurs lorsqu’il a laissé filer le score d’un set jusqu’à 5-5, et médusés en cas de perte d’un set… Le joug Federer (environ 10 titres et 5 défaites par an pendant cette période) est aussi durable qu’écrasant. Ses principaux rivaux sont lâchés : Hewitt ne marque que 6 jeux en finale de l’US Open 2004, Roddick ne fait pas mieux à l’Australian Open 2007, l’édition du sommet d’épure de Roger, au cours de laquelle il ne lâche aucun set.

Un caillou, cependant, se place durablement dans sa chaussure : Roland Garros. En 2004, Roger s’incline en 3 sets face à un Kuerten à la hanche fragile mais qui revisite son génie tactique le temps d’un match. Mais surtout, à partir de 2005, une force de la nature, un compétiteur hors normes, trouve l’unique faille dans le jeu de Federer : il n’aime pas jouer à hauteur d’épaule. Le jeune Rafael Nadal, qui réserve parfois un deuxième terrain dans le prolongement du premier afin de faire passer ses lifts par-dessus le grillage sans déranger personne, dompte le Maître à trois reprises, le privant du Grand Chelem. Le trublion espagnol se montre même menaçant à Wimbledon où, passé un tour de chauffe en 2006, il pousse le Roi aux cinq sets lors de la finale 2007, grande répétition du chef-d’œuvre de l’année suivante.

 

La lutte (janvier 2008 – janvier 2013)

En janvier 2008, Roger est mis sur le flanc par une mononucléose. Sérieusement affaibli, il sort miraculeusement vainqueur d’un vaillant Janko Tipsarevic à l’Australian Open, avant de s’incliner logiquement face au jeune Djokovic en demi-finale. Un petit grain, à peine visible à l’œil nu, vient enrayer la sublime mécanique : Roger est désormais un peu plus lent et un peu moins endurant, et c’est avec cette nouvelle réalité qu’il devra désormais composer. L’ogre de Majorque, après l’avoir fusillé en finale de Roland Garros, le cueille dans son jardin anglais, à l’issue d’une finale devenue un grand classique, et enfonce le clou à l’Australian Open 2009, au terme d’une nouvelle finale en 5 sets.

N°2 mondial, le Suisse reste toutefois l’incontestable dauphin du nouveau Roi espagnol. Et à la faveur d’une première blessure de son rival, c’est fort logiquement que Roger récupère son trône en 2009. En triomphant enfin à Roland Garros tout d’abord, face au bourreau de l’ogre blessé, Robin Soderling ; en récupérant sa couronne de Wimbledon, ensuite, face à un Andy Roddick auteur du plus beau match de sa carrière, perdu 15/13 au 5ème set, puis son titre à l’Australian Open en janvier 2010. Seule la victoire à l’US Open 2009 lui échappe bêtement face à Juan Martin Del Potro. Manquant d’attention lors du tie-break du 4ème set, le Suisse s’écroule physiquement au 5ème, se privant d’un probable « Roger Slam » analogue à celui que nous venons de célébrer avec Djokovic.

Désormais recordman des victoires en Grand Chelem avec 16 couronnes, Federer ne peut alors empêcher les prises de pouvoir de Nadal en 2010 et de Djokovic en 2011. Gavé de confiance, le Serbe marche sur l’eau cette année-là, mais Roger le prive d’un probable premier titre à Roland Garros en lui marchant dessus en 4 sets en demi-finale, revisitant son génie créatif le temps d’un match. Par la suite, Nadal et Djokovic vont s’affronter à quatre reprises en finale des Grands Chelems, reléguant le Suisse à la 3ème place. Mais le maestro, dont la perte de vitesse dans ses déplacements est désormais visible sur le terrain, reste en embuscade derrière le duo de tête. Et à la faveur d’une nouvelle blessure de Nadal lors de Wimbledon 2012, il s’offre une nouvelle et splendide victoire sur Djokovic en demi-finale, avant de dompter Murray en finale, portant à 17 le nombre de couronnes majeures. Redevenu n°1 à l’ordinateur, Roger reste dans les hautes sphères du jeu l’espace de quelques mois, disputant face à Novak une magnifique finale du Masters 2012, perdue en deux sets serrés. Mais Andy Murray, inamovible dernière roue du Big Four jusque-là, s’offre sa première victoire sur le maestro en Grand Chelem en demi-finale de l’Australian Open 2013.

 

La lente chute (janvier 2013 – juillet 2016)

Cette défaite face à l’Ecossais inaugure le début du véritable déclin pour Federer. Blessé au dos au printemps 2013, il n’est désormais plus en mesure de lutter pour la première place mondiale. Compensant son lent vieillissement par une connaissance érudite du jeu, c’est désormais sous le signe de l’attaque à outrance (parfois proche du bluff) qu’il obtient des résultats honorables lors des tournois majeurs. Il reprend des couleurs en 2014-2015, disputant trois finales à Wimbledon et à l’US Open, toutes perdues face à Novak Djokovic.

Mais sa perte progressive de vitesse et de résistance physique le condamne désormais face au Serbe, et le rend vulnérable à la puissance de la génération suivante désormais arrivée à maturité. Victime d’une blessure au genou nécessitant une arthroscopie en février 2016, il se retire presque totalement de la saison régulière, pour la première fois de sa carrière. A Wimbledon, il mobilise ses ressources mentales encyclopédiques pour retourner une situation compromise face à Marin Cilic en quart de finale, avant de plier sous les coups de Raonic en demi-finale. Nous ne le reverrons plus d’ici l’année prochaine…

Débarrassons-nous d’emblée d’une comparaison largement répandue avec la sortie réussie de Pete Sampras à l’US Open 2002, que beaucoup auraient souhaitée pour Roger. En 2002, le haut niveau masculin n’était verrouillé ni par un Big Four raflant pratiquement tous les titres qui passent, ni par un n°1 mondial perdant un seul match par trimestre. Pete était en chute libre, et ses sorties sur le circuit se soldaient par des défaites qui suscitaient la compassion. L’Américain s’est certes revisité le temps de cet US Open, mais ce fut pour mieux mettre fin à une série de défaites indignes de son talent et de sa carrière. En 2012 à Wimbledon, Roger Federer est encore le n°3 mondial inaccessible au commun des joueurs de tennis, il compte une victoire au Masters et plusieurs dans les « 1000 », et sa victoire le ramène d’ailleurs sur le trône de l’ATP. Tant que le plaisir subsistait et qu’il continuait à donner du fil à retordre aux meilleurs joueurs du monde, je ne vois pas pourquoi il aurait dû s’arrêter.

 

Rafa, Djoko et les temps de passage

La carrière de Roger Federer ne va pas manquer de susciter un grand nombre de commentaires et d’analyses sur l’exercice du pouvoir en tennis. Un constat s’impose : Roger a exercé une domination nettement plus forte, et souvent plus durable, que ses prédécesseurs que furent Connors, Borg, McEnroe, Lendl et Sampras ; et cette domination n’a été interrompue que par deux autres qui lui sont comparables, celle de Nadal puis celle de Djokovic.

A mon sens, il est incontestable que la gestation d’un n°1 mondial est étroitement liée à la lutte pour la suprématie au cours des années qui précèdent sa prise de pouvoir. A l’orée des années 2000, Roger incarne, pas seul, une relève générationnelle à Sampras et Agassi. Au cours de cette période, les deux géants américains se disputent le sceptre du tennis avec Kafelnikov, Kuerten, et les jeunes Safin et Hewitt arrivés à maturité avant le Suisse. La place de n°1 mondial, tant convoitée, n’est pas inaccessible.

Lorsque Safin, Hewitt, Ferrero et Roddick, les véritables rivaux générationnels de Roger, voient un train leur passer dessus au tournant des saisons 2003 et 2004, ils sont alors au sommet de leur carrière et n’ont aucun moyen d’améliorer substantiellement leur jeu afin de pouvoir rivaliser avec le Suisse.

En revanche, les jeunes Nadal, Djokovic et Murray, âgés de 16-17 ans à ce moment-là, voient émerger un n°1 mondial qui a placé la barre à une hauteur jamais vue jusque-là. En termes d’entraînement, de discipline, d’alimentation et d’organisation, ils ont le temps d’assimiler et de s’approprier cette nouvelle référence. Monstres de talent, de courage et de détermination, ils vont faire leurs premières armes au plus haut niveau dans l’ombre tutélaire de ce n°1 mondial plus despotique que les autres. Et par ailleurs, les règles de participations obligatoires sur les « 1000 » et les Grands Chelems vont les conduire à affronter régulièrement le monstre (jusqu’à 6-7 fois par an), et à mesurer leurs progrès et leurs insuffisances.

La génération des Nishikori, Dimitrov, Gulbis et autres Raonic, quant à elle, est arrivée à maturité plus tard ; et elle a vu se dresser, non pas un monstre, mais une hydre à trois têtes cannibalisant absolument tout. Sans oublier les « seconds couteaux » de la génération précédente, les Davydenko, Ferrer, Soderling, Berdych, Tsonga et autres Wawrinka, ne parvenant pas à rassembler les éléments physiques, techniques et mentaux pour troubler durablement l’hégémonie du Big Four, mais n’en restant pas moins d’inamovibles membres du Top Ten. Le niveau de discipline quotidienne qu’a atteint Federer, c’est Djokovic qui en est aujourd’hui l’héritier, ce qui donne d’ailleurs lieu à de passionnants reportages sur l’alimentation et les doses d’entraînement du Serbe. De manière plus ou moins consciente, les joueurs nés entre 1988 et 1991 ont renoncé devant l’obstacle, mais ils ont pour circonstance atténuante d’avoir fait face à un obstacle plus haut que jamais dans l’histoire du tennis.

C’est à la lumière de cette réalité que doit être examinée l’actuelle suprématie de Novak Djokovic. Avec des temps de passage qui ont longtemps suscité l’ironie, notamment par rapport à son rival Nadal qui n’a qu’un an de plus que lui, le Serbe, n°1 incontestable de l’année 2011 et qui a mis ensuite trois ans à s’accoutumer au manque d‘air qui caractérise le sommet de la hiérarchie tennistique, exerce depuis un an et demi une domination en tous points comparable à celle de Roger dans les années 2000. Mais les raisons en sont radicalement différentes. Débarrassé d’un Federer vieillissant et d’un Nadal usé physiquement, flanqué d’un Murray voué à rester son éternel second, soumis à une concurrence loin de mimer celle que lui ont offerte le Suisse et l’Espagnol, le Serbe peut enchaîner les titres au kilomètre. Imprégné de standards organisationnels et diététiques directement hérités du maestro, Novak se porte, à 29 ans, aussi bien que d’autres champions plus précoces, notamment ceux des années 80-90 qui ont atteint leur sommet entre 21 et 23 ans.

Au-delà de son talent inouï qui aura éclaboussé les 15 dernières années, Roger Federer a bien apporté sa pierre à la grande histoire du jeu, avec des standards en termes d’organisation et de récupération qui ont poussé le professionnalisme à des niveaux de discipline et de rigueur inconnus jusqu’alors.De ce point de vue, Djoko n’est donc pas sa bête noire, mais son successeur. Et à tous ceux qui contesteront ma version des faits, à savoir qu’à partir de janvier 2008 il n’a plus jamais retrouvé l’intégralité de sa vitesse naturelle, je prescris le régime suivant :

  •  la demi-finale de l’Australian Open 2005 perdue contre Marat Safin ;
  •  la finale de Rome 2006 perdue contre Rafael Nadal ;
  •  et la finale de Wimbledon 2007 gagnée contre le même Nadal.

Il nous restera Youtube, et les milliers de coups magiques dont il nous a gratifiés. Reviens-nous vite Roger. Et continue à te faire plaisir, et à nous faire plaisir, et pourquoi pas sur les courts du monde entier, même s’il n’est plus question de suprématie tennistique en ce qui te concerne.

V. Boulard


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