Les années 2010, âge d’or du tennis ? Une réalité à nuancer

Panoramic

Des joueurs au talent bien au-delà des normes

Avant de s’attaquer à des facteurs moins visibles, rappelons d’emblée ce que chacun sait déjà : Federer, Nadal et Djokovic sont avant tout des joueurs pétris d’un immense talent. Leurs excellents résultats sur toutes ces années paraissaient relativement prévisibles, en un sens. Le génie de Federer était connu de beaucoup, avant qu’il ne commence à enquiller les titres majeurs. Rafael Nadal non plus ne vient pas de nulle part ; faut-il rappeler qu’en 2004, à Miami, il rivalisait déjà avec le Suisse, alors numéro 1 mondial (défaite en cinq sets) ? Quant à Djokovic, il a lui aussi très vite réussi à se faire une place dans le gotha du tennis mondial. La petite histoire veut même que, avant tout le monde, Toni Nadal lui-même ait dentifié ce jeune joueur serbe comme la plus grande menace pour son protégé, alors que le Serbe faisait ses premiers pas sur le circuit. Les trois grands du tennis actuel sont donc avant tout des joueurs dotés d’un talent hors-normes. On ne domine pas un sport, et surtout pas de cette façon, sans d’énormes prédispositions. Mais tout de même… Peut-on réellement dire que Djokovic, par exemple, est plus talentueux qu’un McEnroe ou qu’un Edberg ? Il semble compliqué de soutenir une telle assertion. Pourtant, dans les faits, le Serbe toise désormais ces deux joueurs, du haut de ses onze titres majeurs. Alors comment continuer à expliquer une telle domination ?

Un souci du détail devenu absolu, dont Djokovic est l’incarnation ultime

Certes, le tennis est entré dans la fameuse “ère Open” dès 1968. Mais la professionnalisation de ce sport semble avoir franchi un nouveau cap au cours des dernières années.. Les meilleurs joueurs du monde ont atteint un degré de dexigence jamais vu auparavant et ne négligent désormais plus aucun détail. Les « top players » voyagent aujourd’hui accompagnés de toute une armée de kinés, physiothérapeutes et autres préparateurs mentaux. Leur but ? Etre prêts le moment venu, c’est-à-dire lors des quatre tournois du Grand Chelem, devenus dans les esprits le baromètre absolu de la trace laissée dans l’histoire par un joueur. On semble loin, désormais, de l’époque où la plupart des meilleurs joueurs du monde refusaient de faire le trajet jusqu’en Australie et se privaient de fait, chaque année, d’une victoire potentielle dans le quatrième tournoi majeur. Combien de Grand Chelem Ice Borg aurait-il pu enquiller s’il avait fait chaque année le trajet jusqu’aux Antipodes ? On ne le saura jamais, mais cette question rappelle que le jeu de comparaison entre les palmarès n’aboutira jamais sur un vainqueur clair et net.

Reste alors ce simple constat : le tennis contemporain se joue aussi sur le terrain de la préparation. Celle-ci doit bien sûr être mentale et technique, mais surtout physique. Les meilleurs joueurs sont évidemment les mieux préparés. Avant d’être un joueur hors-pair, Novak Djokovic est un athlète extraordinaire, qui va jusqu’à porter une attention drastique à son alimentation. Bien sûr, être bien préparé ne s’improvise pas. Ainsi, les meilleurs joueurs du monde peuvent s’entourer de tout un cortège de spécialistes, ce qui contribue au cercle vertueux dans lequel s’inscrivent leurs résultats.

Une domination également favorisée par des facteurs extérieurs aux joueurs : vers une uniformisation d’un jeu toujours plus physique

Mais les facteurs propres aux joueurs suffisent-ils vraiment à expliquer l’hyper-domination de certains d’entre eux ? Probablement pas. Cette macrocéphalie tennistique est également une conséquence directe de l’évolution du tennis dans son ensemble. Les années 1990 ont été marquées par l’importance démesurée du service. Un joueur comme Goran Ivanisevic a réussi à remporter des tournois en s’appuyant sur la seule qualité de son service. Cette absence d’échange lui a d’ailleurs valu des huées du public, comme lors de sa finale gagnée en 1993 contre Medvedev. Même Pete Sampras, dans une moindre mesure, s’appuyait essentiellement sur sa qualité de service, notamment à la fin de sa carrière. Voyant d’un mauvais œil le spectre d’une absence d’échanges et de points construits, les organisateurs de tournois sur surfaces rapides ont donc décidé de ralentir les conditions de jeu. Changements de balles, modifications de la surface… Les moyens pour ralentir le jeu sont multiples.

Dans le même temps, de nouveaux cordages et de nouvelles raquettes ont fait leur apparition pour les joueurs. Grâce à ce nouvel équipement, les professionnels sont en mesure de frapper de manière puissante et précise depuis chaque coin du court. Conjuguées, ces deux évolutions tendent à une uniformisation de la pratique du tennis. Il faudrait être sacrément fou pour imaginer un serveur-volleyeur remporter un titre majeur en 2016, à l’heure où il est devenu possible de tirer un passing gagnant dans à peu près n’importe quelle position. Encore une fois, Djokovic s’impose comme l’exemple parfait de ce type de jeu uniformisé. De janvier à décembre, sur dur comme sur gazon, le Serbe domine ses adversaires en jouant le même jeu, semaine après semaine. Doté d’une technique très propre et d’un physique au-dessus de tous ses poursuivants, Djokovic n’a qu’à déployer son jeu habituel pour prendre le dessus sur son opposant, et ce quelle que soit la surface.

L’époque où un Ivan Lendl, trois fois titré à Roland Garros, décidait de faire l’impasse sur le tournoi parisien pour mieux préparer le tournoi de Wimbledon semble bien révolue. Les grands serveurs adeptes du gazon et les crocodiles de la terre battue, les « spécialistes » de surfaces, ont vécu. Place, aujourd’hui, au jeu de fond de court. Oui, on peut désormais gagner une finale de Wimbledon en s’essayant au service-volée sur le tout dernier jeu de la partie (Nadal, Wimbledon 2008). On peut même gagner un tournoi du Grand Chelem en jouant toute la fin du tournoi sous infiltration (Nadal toujours, Roland Garros 2012). Les progrès de la médecine, eux aussi, permettent donc aux joueurs d’atteindre une régularité presque sans faille. Il ne s’agit pas ici de dopage mais bien de médecine légale. En 2015-2016, les moyens déployés pour soigner une blessure ou pour permettre de jouer malgré une blessure sont bien mieux maîtrisés par les spécialistes que par le passé.

Des trois grands gloutons dévoreurs de Grand Chelem, Federer est en réalité le seul à avoir prouvé qu’il était capable de gagner dans toutes les conditions de jeu, du gazon londonien très rapide de 2003 à la terre battue parisienne, en 2009. C’est là le paradoxe du tennis moderne : les joueurs n’ont jamais été aussi affûtés, physiquement et techniquement. Le niveau général semble donc très élevé. Mais il suffit que l’un d’eux soit un peu au-dessus de la mêlée pour qu’il soit capable d’exercer une domination totale et parfois écrasante, comme chacun peut développer le même jeu tout au long de l’année.

Le tennis de 2016 se joue (et se gagne) avant tout au physique, grâce à des rallyes de fond de court toujours plus impressionnants. Ceci explique d’ailleurs en partie la relative difficulté qu’éprouve aujourd’hui la jeune génération à s’imposer. Le talent ne suffit pas, dans le tennis contemporain : avant d’envisager de soulever un trophée majeur, il est essentiel de « se forger une caisse », comme on dit dans le milieu. L’exemple Grigor Dimitrov, talentueux mais un temps trahi par son physique, est édifiant : le bonhomme a dû attendre de s’étoffer avant de pouvoir prétendre rivaliser avec les meilleurs. Un chiffre résume bien cette prédominance du physique sur le reste : la moyenne d’âge dans le Top 20 masculin est aujourd’hui de 28 ans. Une telle statistique est tout à fait cohérente, si on estime qu’un sportif atteint une plénitude physique autour de 25-30 ans. L’élite du tennis mondial est ainsi verrouillée par des joueurs arrivés à maturité sur le plan physique.

Une aubaine pour les organisateurs de tournois et pour les médias…

S’il faut remonter à 1969 pour retrouver une trace du dernier Grand Chelem calendaire réalisé (en attendant 2016 et le couronnement de Djokovic ?), les « Petits Chelems » (trois tournois majeurs gagnés sur la même année civile) se succèdent à une vitesse ahurissante, désormais. Entre 2004 et 2015, soit douze années, cet exploit majuscule a été réalisé six fois. On dénombre trois Petits Chelems pour Federer, contre respectivement deux et un pour Djokovic et Nadal. Cette régularité est d’autant plus saisissante qu’un tel exploit n’a été réalisé qu’à deux reprises entre 1969 et 2004 : par Jimmy Connors en 1974, imité par Mats Wilander en 1988.

Cette constance des meilleurs joueurs réjouit globalement les autres parties prenantes, à commencer par les organisateurs de tournois et les chaînes de télévision. La régularité des  tous meilleurs représente pour eux un atout indéniable. C’est notamment pour cette raison qu’en 2001, les tournois du Grand Chelem sont passés de 16 à 32 têtes de série. L’idée est toujours la même : favoriser la constance des meilleurs joueurs du monde… Mais, du même coup, réduire le nombre d’éventuelles surprises et l’intérêt des premiers tours.

Il est évidemment beaucoup plus facile de vendre une finale Federer/Djokovic ou Nadal/Djokovic qu’un improbable Cilic/Nishikori. Demandez donc à la chaîne américaine CBS si le public était au rendez-vous lors de la finale de l’US Open 2014… Le business généré par le tennis ne cesse en tout cas de croître sous l’impulsion de ses trois principaux représentants, qui ne cessent de s’affronter, tout au long de l’année. Aujourd’hui, les deux duels les plus prolifiques de l’histoire en termes de matchs joués sont d’ailleurs… Djokovic/Nadal et Djokovic/Federer. Tout sauf un hasard.

Mais cette prime à la régularité des joueurs n’atteint-elle pas actuellement ses limites ? Même s’ils ne laissaient pas beaucoup de place à leurs adversaires, le public s’est passionné pour la rivalité « Nadal-Federer », deux joueurs avant tout dotés d’une immense aura et dont les victoires successives ne lassaient pas. Cet engouement continu pour les deux hommes peut s’expliquer. Même au sommet de sa gloire, Federer n’a jamais réellement trouvé la solution contre l’Espagnol, sur surface ocre. De son côté, Nadal a toujours dû composer avec une relative faiblesse sur surface rapide. Avant d’être des joueurs ultra-polyvalents, Federer et Nadal sont bien deux spécialistes : l’un possède un jeu naturellement porté vers l’avant, qui s’exprime le mieux sur surface rapide, tandis que le second est clairement un joueur de terre battue. Nadal et Federer font donc partie de cette génération « de transition » qui a su s’adapter à cette uniformisation des surfaces. D’un jeu de spécialiste (Federer a gagné Wimbledon 2003 en pratiquant très régulièrement le service-volée, rappelez-vous !), ils sont passés à un jeu plus standard, adaptable à toutes les surfaces.

 … Jusqu’à un certain point seulement ?

Mais l’ère Nadal-Federer semble doucement approcher de sa fin. Et que laisse-t-elle derrière elle ? Actuellement, pas grand-chose, si ce n’est un cavalier seul  : Djokovic. Bien qu’à l’aise sur toutes les surfaces, le Serbe n’arrive pas à susciter d’enthousiasme incroyable lorsqu’il joue. La faute à un jeu froidement efficace, le même sur toutes les surfaces, tout au long de l’année. Derrière, le tableau n’est guère diversifié. Presque tous les meilleurs joueurs du monde, Federer excepté, ont avant tout une stratégie basée sur le jeu de fond de court. De manière schématique, parmi le gratin du tennis mondial, il existe deux types de stratégies : tenir sa ligne en variant les angles et les effets (Djoko, Murray, Nishikori, Ferrer), ou s’appuyer sur sa puissance pour déborder l’adversaire et ne monter au filet que pour terminer le point, si nécessaire (Berdych, Wawrinka, Cilic…). Si les meilleurs joueurs du monde sont si réguliers, ce qui assure un très bon niveau de jeu de moyen, ne faut-il pas déplorer le fait que le premier joueur estampillé « serveur-volleyeur » du classement (Feliciano Lopez) ait 34 ans et soit classé au-delà de la vingtième place mondiale ? De même, l’idée que, depuis quelques années, David Ferrer enchaîne les quarts de finale sur toutes les surfaces (gazon, dur, terre battue) sans avoir vraiment modifié son jeu au fil du temps laisse songeur quant à l’avenir du tennis si le spectacle proposé continue de s’uniformiser.

Des records à relativiser… mais une époque à savourer

Sous l’impulsion du triumvirat Nadal-Djoko-Federer, le monde du tennis vit donc une ère où les records du tennis sont balayés les uns après les autres. Mais il convient de garder une distance critique vis-à-vis de toutes ces performances. Certes, les champions d’aujourd’hui sont des joueurs exceptionnels, mais, pour toutes les raisons exposées ci-dessus, leurs exploits sont incomparables avec ceux des générations précédentes. On l’a vu, le tennis contemporain s‘est bâti autour de cette chasse aux records effrénée. Si Federer, Nadal et Djokovic n’avaient pas existé, d’autres joueurs ne se seraient-ils pas chargés eux-mêmes de pulvériser un à un tous les records de régularité et de longévité que les trois hommes possèdent actuellement ? Dans quelques années, il sera intéressant de voir si le tennis mondial sera dominé par quelques joueurs comme il l’a été sur les dix dernières années par les trois hommes. La dynamique du tennis moderne, qui fait primer physique et constance du fond du court, semble en tout cas favoriser un tel phénomène.

 

L’âge d’or du tennis ne se résume donc pas en nombre de Grand Chelems empochés ou en termes de Masters 1000 gagnés. On peut effectivement parler d’un âge d’or tennistique durant la décennie 2005-2014, tout simplement parce que Federer et Nadal ont fasciné les foules comme jamais durant leurs années de gloire. Au-delà des statistiques, cette époque privilégiée dans laquelle nous vivions se ressent. Les chiffres, eux ne disent pas tout.

G. François