Patrice Ferri nous raconte... ses débuts à l'ASSE et ceux de Zidane à Cannes

« A l’instinct, le premier flashback qui me revient, c’est ma première convocation en pro, à Saint-Etienne en 1983. C’était le dernier match de la saison contre Bastia, j’étais remplaçant. Il y a eu deux phases : je l’apprends la veille, c’est un premier choc et je sais que la nuit puis la journée avant le match vont être terriblement longues, car ça commençait à 20h30 ; et puis il y a ce moment magique, quand je sors du vestiaire en tenue, dans ce couloir étroit de Geoffroy-Guichard où tu sens les tribunes trembler. C’était un rêve incroyable, j’aurais voulu que le tunnel dure un kilomètre, pour déguster (sourire). Je m’en rappelle comme si c’était hier.

Tout a défilé, ces matchs européens du mercredi soir que je regardais à peine quatre ans avant avec mes parents, l’épopée de 1976, le titre de 1981, la finale de Coupe 1982… Michel Platini venait de partir moins de deux ans avant. J’aurais pu m’arrêter là, ma carrière était déjà réussie ! Je n’ai pas fait l’entrée de l’année, mais je ne ressentais aucune pression. Il n’y avait pas d’enjeu, et je marchais tellement sur l’eau que le match était secondaire… Je n’ai plus touché terre pendant 24 heures, jusqu’au coup de sifflet final.

Bien plus tard, à Cannes, j’ai joué avec Zinedine Zidane sur son tout début de carrière, dès 1989. Il avait seize ans, il était extrêmement réservé. J’habitais dans le centre-ville car j’étais célibataire, je ne voulais pas d’une maison, et donc je le ramenais assez souvent au centre de formation qui était à côté. Il y avait plusieurs sports à l’intérieur, dont la danse, et c’est là qu’il a rencontré sa femme Véronique. Il allait y manger avant de rentrer. On voyait bien qu’il était très doué, mais il était si introverti pour ce poste de n°10, qui était normalement celui d’un chef de bande, du petit Napoléon. A cette époque, je me demandais s’il ne lui manquait pas ce côté patron.

Et puis, dans la voiture, il me demandait ce que je pensais de lui. Je lui disais 'C’est bien, mais arrête un peu les ailes de pigeon, les râteaux, les passements de jambes et les roulettes, ça ne va pas du tout le faire'. Bon, il est juste devenu ‘Zizou’ grâce à ça, et moi je lui donnais ces conseils avec un air un peu dédaigneux… Il a bien fait de m’écouter, j’ai définitivement renoncé à une carrière de coach (rires) ! Pour nous, un n°10 devait donner rapidement le ballon afin de déstabiliser l’adversaire. Tu n’avais pas le temps, tu avais tout de suite quelqu’un sur tes fesses. Michel Platini caressait le ballon, mais il était rapide dans la transmission. En face tu avais des René Girard, Vincent Guérin, c’était sacrément rugueux… Si tu ne lâchais pas vite le ballon, en général, tu prenais cher.

Zinedine Zidane a réussi à équilibrer les deux. Il pouvait dribbler, partir dans des chevauchées ou passer, selon ce que le jeu demandait. Il avait cette fluidité étonnante. A notre époque, les joueurs à son poste faisaient 1,12m : Alain Giresse, Jean-Marc Ferreri, Enzo Scifo, Safet Susic, des petits gabarits techniques… ‘Zizou’ est arrivé, bien plus élancé dans ses appuis et contre-appuis, ces dribbles en rupture comme un cheval qui s’arrête devant l’obstacle. Dès ses premiers mois, il avait tout ce qu’il a montré pendant dix ans, même s’il s’est constamment adapté. Il s’est construit comme ça, dans la rue tu n’as pas la place… Contrairement à Bruno Bellone, un autre coéquipier, qu’on pouvait coincer côté gauche, ‘Zizou’ a très vite eu les deux pieds. Et en plus, il partait de l’axe. »