Karaté/Da Costa : « Je n'arrive plus à suivre ! »

Encore enivré par les effluves de cette médaille d'or décrochée à Tokyo lors de Jeux Olympiques qu'il a terminé comme porte-drapeau de la délégation françaises, le karatéka Steven Da Costa s'est offert une petite parenthèse dans cette vie de folie aux allures de tourbillon qui ne cesse de l'emporter depuis son jour de gloire. Dans la continuité du dispositif mis en place lors des tournois de Marseille et de Lyon, plus tôt cette saison, BNP Paribas a en effet de nouveau permis à des champions d'autres disciplines de commenter un match de tennis, à l'occasion du tournoi de Metz remporté dimanche dernier par le Polonais Hubert Hurkacz. Comme le gymnaste Samir Aït-Saïd la veille, le Meurthe-et-Mosellan a donc pris place au micro dans la peau de consultant aux côtés de Charlotte Gabas sur la plateforme We Are Tennis, le temps d'une autre rencontre de Gaël Monfils, face à Basilashvili (victoire 6-3, 6-3 du Français). Da Costa évoque pour nous cette première expérience. En exclusivité pour notre site, il revient également sur le rêve qu'il a vécu à Tokyo, avant de vite déchanter en comprenant que le karaté ne serait pas de la partie en 2024 en dépit de ses efforts. 

Steven Da Costa, comment s'est passée cette expérience de commentateur de tennis. Etait-ce une première pour vous ou aviez-vous déjà eu l'occasion de commenter d'autres sports ?
Non c'était une première. Même si j'avais déjà commenté du karaté, mais c'est mon sport. Mais pour le tennis, c'était une première. Je ne suis pas très calé sur le sujet mais Charlotte (Gabas) était top et franchement, c'était cool.

Pratiquez-vous le tennis de temps à autre ?
Pas du tout ! j'ai joué une fois. J'ai trop cru que j'allais faire un service à la Nadal, j'étais trop chaud, et au final, j'ai fait un truc qui ressemblait à rien. J'ai dû recommencer deux-trois fois, je passais pas le filet j'ai arrêté. Ce n'est vraiment pas mon délire.

Ce qui ne vous a pas empêché d'accepter sans hésiter quand l'opportunité de commenter un match de tennis s'est présentée ?
Oui, carrément, parce que j'aime tous les sports. Pratiquer, ce n'est pas toujours facile mais regarder, c'est toujours cool. Quand il y a Roland-Garros, j’aime bien regarder. En plus, Monfils a gagné (6-3, 6-3 contre Basilashvili), donc franchement, c'était cool, car on est pour la France, toujours. Monfils était bien en forme, et, franchement, c'était un beau match.

En revanche, cela devait être frustrant d'être en cabine pour ce Moselle Open alors que vous êtes de la région ?
Grave ! Moi je suis de la Moselle, enfin de la Meurthe-et-Moselle. J'ai dit tout de suite : "On ne peut pas être sur place directe ?" Pour moi, c'était plus simple et en vrai, ça aurait été mieux. Après voilà, ce n'est pas grave.

Si on vous propose de le refaire un jour, vous prêteriez-vous de nouveau au jeu ?
Carrément ! Oui, bien sûr !

 


 

 

"Je ne mesure pas tout ce qu'il s'est passé"


Revenons sur ces Jeux de Tokyo, dont vous êtes revenu avec la médaille d'or autour du cou. Peut-on dire que vous avez vécu un rêve éveillé là-bas ?
Oui, carrément. Je ne vous mens pas : j'ai été dépassé par tout ce qu'il s'est passé : déjà de gagner et après, d'être porte-drapeau. Depuis, tout passe à deux mille à l'heure et je n'arrive plus à suivre. Je ne mesure pas tout ce qu'il s'est passé. Je suis fier et content, mais je pense que je ne mesure pas réellement le statut de cette compétition.

Est-ce votre rêve de gamin que vous avez réalisé lors de ces Jeux ?
Oui et non. De gamin, peut-être pas. Quand tu commences un sport, tu commences pour le loisir à la base. Après, c'est un peu comme quand tu gagnes, tu te fais vite dépasser, tout s'enchaîne et tu n'as pas le temps de te rendre compte de ce qu'il se passe vraiment. Donc un rêve de gosse peut-être pas, mais un objectif, oui, quand c'est devenu concret, bien sûr.

Le fait de l'avoir vécu comme ça sans public, est-ce que cela a un petit peu gâché le truc ? Ou, au contraire, le fait d'être tellement dans l'euphorie fait-il que vous ayez vécu votre victoire comme s'il y avait 40 000 personnes ?
Moi, ça m’embêtait surtout pour mes proches qui ont l'habitude de me suivre partout. Après une fois que tu es sur la scène, que tu es dans le truc, tu ne vois plus rien autour, tu es dans ta bulle, tu ne fais plus trop attention au reste. Après, les athlètes avaient le droit d'y aller donc ce n'étaient pas non plus des salles vides. A mon premier combat, j'avais remarqué que c'était silencieux, mais après une fois que t'es lancé, t'es lancé.

Vous êtes-vous fait peur sur votre parcours qui a conduit à ce titre de champion olympique ?
Non, pas peur. Mais c'est vrai que le matin j'étais un peu crispé. Il y a énormément de pression autour des Jeux et le fait d'être le favori, c'est très dur. Mais après, derrière, j'ai réussi à basculer et à me lâcher. Et au final, ça s'est très très bien passé.

Cette médaille d'or, c'est aussi celle d'un clan avec un père entraineur et des frères en équipe de France comme vous. C'est un peu toute la famille Da Costa qui est montée sur la plus haute marche ?
C'est ça. Dans la famille, quand il y en a un qui gagne, c'est tout le monde qui gagne. Ca a toujours été comme ça. On se tire vers le haut, il n'y a aucune concurrence entre nous pour que chacun puisse faire le maximum. C'est ça notre force !

 

 

"Des mecs attendent toute une carrière pour être porte-drapeau"


Après avoir été médaillé d'or, vous avez été propulsé porte-drapeau pour la cérémonie de clôture de ces Jeux... De quoi rendre votre rêve plus intense encore ?
C'est ça. J'ai été dépassé par les émotions. Je me laissais guider, un peu en mode subconscient. Je n'ai que des vagues souvenirs avec des gens. Tout s'est passé trop vite, c'était tellement grand, tellement ouf, que limite, ce n'était pas réel, et c'était incroyable.

Comment avez-vous appris que vous alliez être porte-drapeau ?
Le chef de la délégation m'a dit qu'il voulait me voir. Moi, je pensais qu'il voulait me faire rentrer pour être au Trocadéro le 8 août avec tout le monde. Et en fait, il me dit : "Je veux que tu sois porte-drapeau de la fermeture", j'ai dit "ouah !", je ne m'y attendais vraiment pas du tout. C'est Madame (Brigitte) Henriques, la présidente du CNOSF, qui m'a proposé et, bien sûr, j'ai dit oui direct. Je ne m'attendais vraiment pas à ça, donc sur le coup j'ai été surpris.

Avez-vous tout de suite passé un coup de fil à vos proches ?
Direct ! Je leur ai dit que j'étais porte-drapeau et tout le monde était ouf. Des mecs attendent toute une carrière pour être porte-drapeau et pour le défendre devant la planète.

Contrairement à Samir Aït-Saïd, vous ne vous avez pas gratifié d'un salto en pleine cérémonie...
Non, ça je lui laisse. C'est son domaine à lui (rires).

Vous nous dites que vous avez été très vite dépassé par les événements. La réception d'après les Jeux à l'Elysée n'a rien dû arranger ?
Oui, mais c'était différent, c'est un autre contexte. C'est un contexte que nous, sportifs, connaissons moins. L'Élysée, tu n'y va pas tous les jours, voire jamais. Après, la médaille de la légion (d'honneur), elle est aussi belle que celle des Jeux à mes yeux.

 

 

"Griezmann a tenu parole, chapeau !"


Vous étiez déjà champion du monde de karaté, cette médaille d'or olympique a-t-elle une autre saveur encore ?
Champion olympique, c'est le Graal pour tous les sportifs.

Au point pour l'un de vos supporters les plus connus le footballeur Antoine Griezmann de vous faire parvenir un cadeau...
Oui, ça c'était ouf. J'étais heureux, mais ma mère l'était encore plus, je crois. C'est elle la vraie fan de foot et des Bleus. Moi aussi j'étais content, parce que c'était Griezmann. J'étais très heureux, mais ma mère encore plus. Comment ça s'est fait ? Il m'avait envoyé un message de félicitation sur les réseaux et je lui ai répondu : "d'ailleurs, si t'as un petit maillot qui traîne pour ma mère..." Il a dit : "bien sûr, avec plaisir', et il a tenu parole, donc chapeau.

Malheureusement, le karaté ne devrait pas être présent aux Jeux de Paris en 2024, et ce en dépit de votre combat pour faire revenir le CIO sur sa décision ?
Je pense avoir fait tout ce que j'avais à faire et dire tout ce que j'avais à dire. C'est triste mais c'est comme ça : j'ai d'autres objectifs. J'ai les Championnats du Monde dans deux mois et il va falloir que je commence à me reconcentrer sur mes objectifs de sportif.

Pensez-vous tout de même qu'il reste un espoir ?
Je ne pense pas, non. J'espère, l'espoir fait vivre, mais je ne pense pas que ça changera quelque chose. Une histoire d'argent ? C'est possible, je ne sais pas trop, c'est au-dessus de mes capacités.

Avez-vous essayé d'en parler avec des membres de l'organisation de Paris 2024 ?
Bien sûr, j'ai même parlé avec Tony (Estanguet). Il m'avait donné les réponses qu'il donne aux médias. Il n'y a pas réellement de réponse en soi. Est-ce qu'il partage mes arguments ? Oui, il est passé par là, il le sait. Après, j'aurais aimé qu'il se batte un peu plus pour nous, c'est tout, qu'il se mouille plus. Il ne l'a pas tellement fait. Après, je pense que ça le dépasse lui aussi. C'est le CIO (qui décide), on le sait, mais bon, c'est triste. Surtout qu'il y a énormément de licenciés au karaté. On fait partie des sports les plus pratiqués au monde et il y a énormément de jeunes qui rêve comme nous. Si j'étais égoïste, je pourrais dire que je m'en fiche, et que la médaille, je l'ai. Mais c'est dommage pour le sport et c'est dommage pour les pratiquants et la suite.

 

 

"Je pense qu'à 99,9%, c'est mort"


Vous avez dû recevoir pleins de messages des licenciés ?
Oui et de tout le monde, mais après même en dehors des licenciés, personne n'a compris ça, en fait. Réellement, personne n'a compris cette décision, donc forcément, tout le monde m'en parlent. Même les gens qui ne sont pas pratiquants.

On vous sent très amer...
Oui, quand même, car il y a eu une belle explosion médiatique après les Jeux, donc forcément... Après, moi, je me suis battu. Si jamais ça change, ce sera magnifique. Si ça ne change pas, je sais que j'aurai fait tout ce que je pouvais faire et tout ce qui était en ma possession. Après, si ça ne passe pas, et bien malheureusement, ça ne passe pas. Est-ce que c'est mort à 99,9 % ? Oui, je pense, malheureusement.

Vous allez vite devoir passer à autre chose de toute façon, car des échéances vous attendent et vite...
Oui, j'ai les Championnats du monde fin novembre.

Davantage encore qu'à Tokyo, vous en serez l'immense favori.
Oui bien sûr. Après, c'est très compliqué, car ça arrive juste après les Jeux. C'est encore proche. Ça risque d'être compliqué. Bien sûr, je vais y aller, et être préparé au maximum. Mais c'est compliqué de se remettre dans le dur juste après les Jeux. Depuis un mois et demi et jusqu'à aujourd'hui, ça ne s'arrête pas en fait. C'est un peu dommage que ça arrive juste après (les Jeux).

Surtout que vous aurez une énorme pression sur les épaules, parce que l'on ne comprendrait pas que vous ne soyez pas champion du monde. Vous en avez conscience ?
Oui, mais tout le monde sait qu'après les JO c'est compliqué. On voit le volley. Ils (les Bleus) sont champions olympiques et derrière, ils sortent à l'euro parce que c'est dur. Mais eux, c'était plus rapidement encore. Ca s'est enchaîné. Se remettre dans le dur direct, après toutes les sollicitations et félicitations qu'il y a en même temps, c'est dur à gérer.

 


>