Entretien croisé – Daniel Bravo/Darren Tulett : « C’est le premier match à élimination directe entre l’Angleterre et la France donc ça rajoute un peu de piment »

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Avant de parler du match de ce samedi soir, qu’avez-vous pensé des 8èmes de finale des Bleus et des Three Lions ? 

Daniel Bravo : Contre la Pologne, en première période, je trouve que nous n’avons pas été très bons. Surtout défensivement, où on a beaucoup flotté. Ce qui est surprenant, c’est que des joueurs comme Lloris et Varane, qui sont des tauliers, ont été très fébriles, à mes yeux. De manière générale, la France a été fébrile défensivement, au moins pendant un bon quart d’heure. Malgré tout ce qui a été fait de bien ensuite, avec un Kylian Mbappé en feu devant, cela ne me rassure pas en vue du match face à l’Angleterre. On était face à une équipe qui n’était pas extraordinaire et on a tremblé pendant au moins 20 minutes défensivement. 

Darren Tulett : C’est ça qui m’a plu justement (rires). Je rejoins Daniel car cette équipe de Pologne n’était pas bonne. La France s’est fait peur contre la Pologne et ça nous rassure du côté de l’Angleterre. J’ai aussi trouvé Lloris fébrile et pas très rassurant dans ses sorties. Il y a quatre ans, c’était l’une des clés de la réussite et je le trouve moins en confiance aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi. Varane aussi, qui est le patron de la défense, était en retard sur pas mal d’interventions. Vu d’Angleterre, c’est plutôt rassurant. Après, la France a quand même Kylian Mbappé. 

Et concernant le match des Anglais face au Sénégal pour vous Darren ? 

C’était un peu poussif au début contre le Sénégal. Mais les Anglais avaient une vraie équipe en face, avec les champions d’Afrique au menu. Ils nous ont posé des soucis au début mais Jordan Pickford, notre gardien, a été rassurant avec un arrêt formidable. Une fois que l’Angleterre a commencé à dérouler son jeu, la rapidité des transitions m’a plu. Mais ce qui est rigolo, c’est que l’Angleterre et la France vont chacun dire qu’ils veulent avoir la possession du ballon pour dominer le match sauf que les deux sélections sont plus fortes en jouant les contres. La France a Mbappé mais l’Angleterre a aussi des flèches devant avec Saka, Foden, Bellingham… Ils ont tous été en forme face au Sénégal. C’est un drôle de match ce soir car aucune des deux équipes n’a encore eu un vrai test dans cette Coupe du Monde. Mais ce qui est fou, c’est que c’est le premier vrai test et celui qui perd rentre déjà à la maison. Et puis il ne faut pas oublier que c’est le premier match à élimination directe entre les deux équipes donc ça rajoute un peu de piment. 

Daniel, du côté français, comment définir la performance de Kylian Mbappé dimanche face à la Pologne ? Que pensez-vous de son Mondial actuellement ?

Kylian Mbappé est assez rare et exceptionnel. Pour moi, c’est le meilleur joueur de la Coupe du monde. Nous, on est un peu chauvin mais il faut voir les commentaires ici. Dès qu’on prend un taxi et qu’on dit qu’on est Français, on entend des « Mbappé ». C’est la star de la Coupe du monde. C’est fort à son âge de faire ce qu’il fait et d’être présent. Il est attendu et il assume. C’est une grande star et j’espère qu’il va continuer. C’est clairement l’arme numéro 1 de l’équipe de France mais ce qui me fait peur, c’est que peut-être face à l’Angleterre, il aura le joueur capable de le gêner parce que Kyle Walker est un monstre de vitesse et de puissance. La clé du match se situe là, ça sera de savoir si Kylian est capable de développer son jeu face à un défenseur aussi fort.

Pour vous deux, ce duel entre Walker et Mbappé peut clairement être la clé du match ? 

Darren : Dans un sens oui, car la France est très dépendante de Mbappé. Après, il ne faut pas oublier que les Bleus ont aussi Dembélé et Giroud, deux joueurs formidables que j’aime beaucoup. Mais sans Mbappé, la France ne serait pas favorite pour la Coupe du monde. Vu d’Angleterre, il nous fascine et tout le monde aimerait l’avoir dans son équipe. Ce qui nous plaît chez lui, c’est sa façon d’être. Ce n’est pas seulement son talent. J’adore voir un joueur de ce niveau-là en train de jouer avec le sourire. Parfois, il rate une occasion et il a quand même le sourire. Il s’amuse encore et c’est rare à ce niveau. Les comparaisons avec Pelé se justifient. Quand on regarde les images, il avait toujours le sourire. Et Mbappé, c’est pareil, il joue comme s’il était avec ses amis en face du Parc des Princes.

Daniel : C’est la marque des plus grands justement. Neymar, c’est pareil. Ils ont un pays derrière eux et l’attente est énorme. Mais on a l’impression que ça glisse sur eux. Neymar était attendu pour son retour et il était tout sourire et calme. C’est la marque des champions. Pour avoir joué au haut-niveau, je sais que lorsqu’on joue sous la pression, ce n’est pas pareil. Il faut voir la pression mise sur les épaules. Mais ces joueurs-là prennent du plaisir sur le terrain et c’est beau à voir. Nous, on est aussi là pour prendre du plaisir et pas pour voir des joueurs faire la tête.

Darren : C’est comme nous avec Saka, Foden, Bellingham,… Cette jeunesse qu’on a actuellement est notre force. Ils apportent un vrai plus, de la fraîcheur. On trouve ça génial. L’Angleterre a une équipe très cohérente en ce moment et on a l’impression que les Anglais ont une force collective. Si on arrive à battre la France, ça sera grâce à l’équipe et à l’unité existante dans ce groupe aujourd’hui. Tous les joueurs s’entendent bien. Il n’y a pas de faux chez les Anglais. C’est l’une des plus grosses victoires de Gareth Southgate, avoir réussi à instaurer cette bonne ambiance. C’est une des clés pour aller loin dans ce tournoi. 

Daniel : Je pense, par rapport à ce que dit Darren et parce qu’on parle beaucoup de Kylian qui est le monsieur + des Bleus, que la force de la France peut être l’esprit collectif. Si on n’a pas ça, on ne battra pas les Anglais. Par rapport aux 8es de finale et même si la France est championne du monde, on peut se dire que les Anglais sont favoris. Dans mon esprit, les Anglais sont favoris par rapport aux 8es de finale. Mais j’espère qu’on pourra hisser notre niveau de jeu et il faudra que tout le monde soit à 100% pour espérer passer. On parle beaucoup de Kylian Mbappé mais il va falloir à tout prix faire un bloc très uni sinon on ne passera pas. 

Darren, on a l’impression que cette année, l’Angleterre a un vrai collectif mais comment a été accueilli la belle victoire face au Sénégal dimanche dernier chez les supporters ? 

C’est une victoire qui a été rassurante pour tout le monde à la maison. Avant le tournoi, les Anglais n’avaient pas fait une bonne année, notamment avec une défaite à domicile face à la Hongrie où on avait pris quatre buts. Depuis l’Euro et la finale, les résultats n’étaient pas terribles mais c’est comme si les joueurs avaient un déclic en arrivant au Mondial, se mettant en mode grand tournoi. C’est nouveau chez les Anglais parce que depuis des siècles (rires), on a du mal à aller loin en Coupe du monde et à l’Euro.

Mais depuis quatre ans, il y a eu une demi-finale en 2018, une finale en 2020 et c’est comme si les joueurs avaient trouvé le bon bouton sur lequel appuyer. Avec l’état de forme de nos meilleurs joueurs, c’est de plus en plus enthousiasmant. Et dans un pays comme l’Angleterre, où les passions montent vite, c’est dingue car il y a trois semaines, on avait peur de ce qui allait se passer durant ce Mondial et là, on est en mode : « On va la gagner » (rires). Ça va très vite d’un extrême à l’autre. Après, je ne sais pas si les Three Lions sont favoris mais c’est rare que je sois aussi optimiste avant un match de ma sélection car j’ai été habitué aux échecs et aux déceptions. Là, je me dis qu’on a un truc à faire et que ça peut peut-être passer. 

Pour parler des autres affiches, qu’avez-vous pensé des 8es de finale et des performances des sélections encore engagées ? 

Daniel : Il faut se projeter maintenant. Ce que j’aimerais dire, c’est qu’il faut se méfier des Pays-Bas (interview réalisée avant le match entre les Orange et l’Argentine vendredi soir). Je les ai commentés en phase de poules et ça ressemble beaucoup à ce qu’on a fait en 2018. Ils n’ont pas été bons mais ils ont été solides. Ça fait plus d’un an qu’ils n’ont pas perdu et tout le monde voit l’Argentine mais attention. Les Oranje ont une défense ultra solide, ils ont Gakpo et Depay devant, ils sont bons sur les coups de pied arrêtés. Je pense que ça va être serré le match et attention aux Pays-Bas. Personne n’en parle mais pour moi, ça ne serait pas une surprise qu’ils éliminent l’Argentine. 

Darren : J’ai été impressionné par les Portugais, sans Ronaldo. C’était beaucoup plus fluide. Tu as l’impression qu’ils sont tous très forts et c’était vraiment facile pour la qualification en quart de finale. Face au Maroc, ça sera fascinant car les Marocains m’ont impressionné pour leur organisation face à l’Espagne. Les Espagnols auraient pu jouer jusqu’au lendemain sans marquer. Mais contre le Portugal, le Maroc va peut-être sortir un peu plus. L’enjeu est là pour eux car les Marocains peuvent devenir le premier pays africain à se qualifier pour une demi-finale de Coupe du monde et ça serait formidable. C’est déjà historique ce qu’ils ont fait, mais si jamais ils arrivent en demi-finale, ça sera le feu, notamment dans le stade. En ayant vécu l’ambiance ici au Qatar, les Lions de l’Atlas jouent à domicile avec des supporters qui font du bruit, qui encouragent. C’est assourdissant et c’est chouette de voir des choses comme ça au Mondial. Et tu as l’impression que les Marocains sont prêts à mourir sur la pelouse. C’est fort. 

Daniel : Je voulais aussi dire un mot sur le Brésil que j’ai trouvé impressionnant. Ce qui surprend avec eux, c’est qu’ils ont une unité et un état d’esprit qu’on ne connaissait pas chez la Seleção auparavant. Il y a des Neymar et des joueurs de grand talent mais il y a une force collective qui se dégage. Ils ne prennent pas de but et ça peut faire la différence. C’est pour ça que je place le Brésil en favori pour la victoire finale. Ils sont magiques offensivement mais ils sont surtout très solides défensivement et ont un gros collectif. Si je devais choisir l’équipe qui m’a le plus impressionné, je dirais le Brésil. 

Darren : C’était un plaisir de regarder le dernier match des Brésiliens (face à la Corée du Sud lundi soir). J’ai énormément apprécié le côté humain. On voit des joueurs heureux, le staff aussi. Et je sais que certains commentateurs en Angleterre ont critiqué le fait que les joueurs ont dansé en plein match avec le sélectionneur après les buts. Pour moi, ce sont des aigris. Ils ont un problème avec la vie. Comment on ne peut pas admirer des moments pareils. Moi, j’adore. J’ai aussi aimé que le sélectionneur fasse jouer tout le monde, même le troisième gardien. Certains disent que c’est un manque de respect pour l’adversaire mais je ne trouve absolument pas. C’est génial d’offrir la possibilité à tout le monde de pouvoir participer. Il y a une unité dans l’équipe afin d’aller chercher ce titre au Qatar. 

Pour parler d’une des stars de ce Mondial, à savoir Cristiano Ronaldo, quel avis avez-vous sur sa dernière Coupe du monde plus que difficile ?

Darren : Pour moi, ce n’était pas une surprise de le voir sur le banc face à la Suisse. C’était dans une logique sportive. Il n’est pas aussi bon que par le passé. C’est normal, il a 37 ans. Il a eu un début de saison compliqué avec Manchester United, où il n’a pas beaucoup joué et n’a pas été brillant lorsqu’il était sur le terrain. C’est donc normal que le sélectionneur portugais ait pris cette décision-là. Après, ça n’a pas dû être facile car Ronaldo est une telle star planétaire que du coup, le sélectionneur a une pression énorme. Et puis Ronaldo a envie de jouer tous les matchs, ce qui est normal puisque c’est un compétiteur.

Son remplaçant, Gonçalo Ramos, a marqué un triplé et l’équipe a joué avec un bonheur qui était facile à ressentir. Pour moi, Fernando Santos a eu raison de le mettre sur le banc et je pense que Ronaldo ne va pas en ressortir avant la fin de la compétition. C’est fini pour lui et je ne prends pas de plaisir à dire ça mais sportivement, il n’est pas bon. Il a été le plus grand joueur portugais de tous les temps, il a porté sa sélection mais il est à la fin de sa carrière. Ce n’est pas facile à gérer pour lui et ses entraîneurs mais il doit rester fort pour les autres. Avec l’ego qu’il a, ça ne doit pas être facile. 

Daniel : Je suis d’accord avec Darren. Je l’ai vécu en tant que joueur. Il y a un moment où on arrive à un âge où on est moins performant mais on a du mal à s’avouer la vérité. On a toujours envie de faire le métier qu’on aime et d’être toujours aussi performant mais ça n’est plus le cas. Souvent, ce sont les entraîneurs qui sont les observateurs et qui vous font souligner que vous n’avez plus le niveau d’avant. Ronaldo, c’est une star planétaire et il aura marqué de son empreinte son passage dans le monde du football, avec Lionel Messi. Ce sont les deux plus grands joueurs du monde des dix dernières années. Aujourd’hui, s’il ne marque pas, il n’est pas très utile à l’équipe. Quand on voit le match de Gonçalo Ramos, auteur d’un triplé et d’une passe décisive et qui s’est battu comme un beau diable à la Cavani, on sait que c’est l’avenir. Ronaldo n’est plus combattif et il doit se rendre à l’évidence qu’il n’est plus le grand CR7 et que le temps passe. Nous aussi, on sera triste de ne plus le voir comme avant mais c’est la vie. La fin est parfois compliquée mais c’est ainsi.  


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