Sampras / Agassi, les guerres médiques du tennis

Panoramic

Le premier était boulimique et natif de Washington, le second était gourmet et avait vu le jour à Las Vegas. Premier de la classe contre cancre surdoué, l’opposition Sampras / Agassi ne manquait pas de sel. Revue des matches les plus importants entre les deux rivaux américains.

 

Pistol Pete et le Kid de Las Vegas se sont rencontrés 34 fois, pour un bilan de 20-14 à l’avantage de Pete Sampras. En Grand Chelem, ce classique des années 90 fut une affiche à 9 reprises, avec là aussi un avantage à l’Américain d’origine grecque sur son compatriote d’ascendance iranienne, 6-3 pour Petros, dont 4-1 en finale de Grand Chelem.

Serveur d’exception, Sampras trouva en Agassi un défenseur d’élite, le meilleur joueur de sa génération pour retourner les services, dans un jeu de tennis de plus en plus dépendant de la puissance de l’engagement depuis la révolution Boris Becker en 1985 à Wimbledon.

Plus fragile mentalement mais plus fort physiquement que Sampras, Agassi a eu une carrière en dents de scie tandis que son rival fut impressionnant de régularité entre 1993 et 2000, même si Roland-Garros resta pour lui un problème insoluble, là où le Kid de Las Vegas compléta son puzzle personnel en 1999, étant seulement le cinquième joueur de l’Histoire après Budge, Perry, Laver et Emerson à gagner les quatre levées du Grand Chelem dans une même carrière.

L’affrontement Sampras / Agassi est aussi celui qui nourrit la nostalgie des fans du tennis américain, dans un sport désormais écrasé par les Européens depuis 2004 : le Suisse Roger Federer, l’Espagnol Rafael Nadal, le Serbe Novak Djokovic et le Britannique Andy Murray n’ont laissé que des miettes de leurs festin aux joueurs argentins David Nalbandian (Masters Cup 2005) et Juan Martin Del Potro (US Open 2009)

 

Rome 1989 (victoire Agassi 6-2, 6-1)

Ce match gagné par Agassi sur terre battue dans la Ville Eternelle n’a d’intérêt que pour deux raisons. Primo, il s’agit du premier duel Agassi / Sampras sur le circuit professionnel, logiquement gagné par Agassi plus âgé d’un an (détail important à 19 ans contre 18 respectivement). Secundo, après cette très nette victoire en deux sets sur l’ocre italien, Agassi se dit ce jour-là que Sampras a un parcours long et pénible devant lui, qu’il a pitié de lui, qu’il est un brave gars, qu’il ne s’attend pas à le revoir dans un tournoi. Sans le savoir, le Kid parle pourtant du joueur qui va gagner 14 tournois du Grand Chelem et le battre 4 fois en finale majeure (3 fois à l’US Open et 1 fois à Wimbledon), véritable épouvantail du tennis mondial et Goliath des années 90. Dès 1990 et leur premier grande joute à New York, Sampras va se charger de faire descendre Agassi de sa tour d’ivoire concernant leurs confrontations directes, non Pistol Pete ne sera pas une proie facile pour le chasseur du Nevada.

 

US Open 1990, finale (victoire Sampras 6-4, 6-3, 6-2)

Vaincu par l’outsider équatorien Andres Gomez en finale de Roland-Garros, Agassi atteint sa deuxième finale majeure. Grand favori face à son compatriote Pete Sampras, le prodige du Nevada veut éviter de voir un autre Américain gagner un tournoi du Grand Chelem avant lui, après Michael Chang lauréat Porte d’Auteuil au printemps 1989. Chacun des deux duettistes a sorti une légende vivante du tennis aux portes de la finale, puisque Pete Sampras a été le bourreau d’Ivan Lendl puis John McEnroe, quand l’épouvantail Agassi a montré le chemin de l’aéroport à Boris Becker. En seulement trois sets, Sampras impose sa férule à son compatriote, paralysé sur le plan mental comme à Paris trois mois plus tôt. Le cauchemar du Kid se prolongera en juin 1991 à Roland-Garros face à un autre Américain, Jim Courier, pour une troisième défaite d’Agassi en finale de Grand Chelem …

 

Wimbledon 1993, quart de finale (victoire Sampras 6-2, 6-2, 3-6, 3-6, 6-4)

Tenant du titre sur le gazon londonien, Agassi s’était délivré en juillet 1992 de l’épée de Damoclès qui hantait auparavant Ivan Lendl jusqu’en 1984. Délivré dusyndrome de la poule mouillée, l’Américain défend son titre à chaque tour mais tombe sur un Pete Sampras intouchable en quart de finale. Mené deux sets à zéro, Agassi lâche ses coups sur le gazon et égalise à deux sets partout face à son compatriote. Dans le money time, Sampras se montre le plus fort et l’emporte 6-4 au cinquième set. Quelques jours plus tard, il remporte la première de ses sept couronnes à Wimbledon, qui deviendra (exception faite de 1996 contre Richard Krajicek) un bastion imprenable jusqu’en l’an 2000. Hégémonique, Sampras sonnera le glas des espoirs des meilleurs joueurs de gazon de sa génération, d’Ivanisevic à Rafter en passant par Henman ou Agassi, lequel s’est montré bien inspiré de triompher à Londres en 1992, un an avant que l’ogre Sampras ne se mue en Pantagruel implacable et affamé de succès …

Key Biscayne 1994, finale (victoire Sampras 5-7, 6-3, 6-3)

Avant le match, Sampras est allongé dans le vestiaire, un médecin et un soigneur à son chevet. Victime d’une intoxication alimentaire, Pistol Pete semble proche du forfait. Après une discussion avec le directeur du tournoi de Miami, Brad Gilbert refuse de laisser au rival de son poulain plus de temps de récupération mais Agassi accorde, tel un grand seigneur, tout le temps dont Sampras a besoin. Esclave des télévisions, le directeur du tournoi coupe la poire en deux. Après une piqûre, Sampras se remet debout tant bien que mal mais rentre sur le court métamorphosé, tel un jumeau maléfique capable de tutoyer la perfection et de s’attirer tous les superlatifs, si bien qu’Agassi se retrouvé mené 5-1 au premier set. Proche de l’estocade dès le premier set, le Kid de Las Vegas réagit et l’emporte finalement 7-5. Métamorphosé, Sampras l’emporte finalement sur Agassi en Floride. S’en suit un désaccord entre Andre Agassi et Brad Gilbert après la défaite …

 

Open d’Australie 1995, finale (victoire Agassi 4-6, 6-1, 7-6, 6-4)

Jadis, les meilleurs joueurs européens et américains boycottaient l’Open d’Australie. Mais le succès de Mats Wilander en 1983 ainsi que le repositionnement du Grand Chelem austral en première des quatre levées depuis 1988 a changé la donne. Rookie à Melbourne en janvier 1995, Agassi fait d’un coup d’essai un coup de maître, portant l’estocade à Sampras qui l’avait emporté un an plus tôt en 1994 contre Todd Martin. Le contexte pour Pistol Pete est particulier avec l’attaque cérébrale de son entraîneur Tim Gullikson en début de tournoi. Affecté par cet évènement, Pete Sampras peine à atteindre la finale en jouant des matchs longs alors qu’Agassi est au mieux de son jeu et atteint la finale sans perdre un seul set. Il n’en perdra qu’un durant toute la quinzaine, la première manche de la finale contre son compatriote.

 

US Open 1995, finale (victoire Sampras 6-4, 6-3, 4-6, 7-5)

Agassi a marché sur l’eau durant l’été 1995 suite à sa défaite contre Boris Becker à Wimbledon en demi-finale. Tenant du titre à Flushing Meadows, le Kid arrive en finale avec 26 matches sans défaite depuis son camouflet sur le gazon londonien face au redoutable champion allemand. Mais il a laissé bien trop d’influx nerveux dans son succès contre Boris Becker dans une demi-finale en forme de revanche, c’est donc une victoire à la Pyrrhus pour le Kid sur le plan mental. Favori suprême face à Pistol Pete sur le ciment new-yorkais, Andre Agassi va pourtant tomber du Capitole à la Roche Tarpéienne, la faute à une déchirure du cartilage entre les côtes qui le handicape à quelques heures de son duel avec sa Némésis. Pensant initialement à une crampe d’estomac, le natif du Nevada comprend vite qu’il est confronté à un problème plus sérieux. Ayant du mal à respirer, Agassi prépare dans la panique avec Brooke Shields et son staff. Mais remonté à 100 %, Sampras ne lui laisse aucune chance, signant son deuxième doublé Wimbledon / US Open après celui de 1993. Dans la lutte pour la place de n°1 mondial en 1995, cette finale de Flushing-Meadows pèse très lourd.

 

San José 1998, finale (victoire Agassi 6-2, 6-4)

Tombé de Charybde en Scylla en 1997 jusqu’à une abyssale 141e  place mondiale et l’humiliation de rejouer des tournois challengers, le phénix Agassi entame sa renaissance en 1998. La finale du tournoi de San José est l’occasion de retrouver Sampras, plus d’un an après leur dernière confrontation au Masters fin 1996. Pointant à une anonyme 71e place au classement ATP, le triple vainqueur en Grand Chelem s’offre le scalp du n°1 mondial dans un tournoi sans grand enjeu. Agassi finira l’année 1998 à la 6e place mondiale, tandis que Pete Sampras termine pour la sixième fois consécutive à la première place du classement ATP (1993-1998), battant la série de cinq années de Jimmy Connors (1974-1978), ultime preuve que le natif de Washington cannibalise le tennis masculin.

Wimbledon 1999 (victoire Sampras 6-3, 6-4, 7-5)

Comme souvent à Wimbledon, Pete Sampras marche sur l’eau. Ce jour là, Sampras semble investi de l’arme fatale, de l’Excalibur du service tant il fusille Agassi sur le gazon londonien. Vainqueur de Roland-Garros, le Kid de Las Vegas a complété le Grand Chelem en carrière mais n’égalera pas Bjorn Borg comme auteur du doublé Roland-Garros / Wimbledon. En revanche, le Suédois se fait dépasser par Sampras au nombre de succès dans le temple du tennis. Sextuple vainqueur à Wimbledon, Pistol Pete rejoint Roy Emerson comme recordman du nombre de titres majeurs conquis en Grand Chelem, avec douze unités. Il dépassera l’Australien en juillet 2000, dans son bastion de Wimbledon, que seul Richard Krajicek aura pu violer en 1996.

 

Masters Cup 1999, finale (victoire Sampras 6–1, 7-5, 6-4)

Dans ce match disputé à Hanovre en indoor, Sampras tutoye la perfection face au numéro 1 mondial, le premier set tournant à la démonstration, voire à la leçon de tennis. Le paradoxe est cruel pour Agassi en 1999. Vainqueur de deux titres du Grand Chelem à Roland-Garros puis à l’US Open (Sampras étant forfait à New York), incontestable roi du circuit ATP sur l’année écoulée, le protégé de Brad Gilbert a perdu ses deux grands duels contre son compatriote, qui termine la saison avec un cinquième titre au Masters, record d’Ivan Lendl égalé. Stratosphérique en Allemagne, Sampras montre qu’il n’a pas abandonné le dessein de redevenir le patron du circuit en vue de la saison 2000 …

 

Open d’Australie 2000, demi-finale (victoire Agassi 6-4, 3-6, 6-7, 7-6, 6-1)

Pour leur deuxième bras de fer australien, c’est Agassi qui enfonce le clou cinq ans après la finale de 1995. Cette finale avant la lettre désigne le rival d’Evgueni Kafelnikov, tenant du titre qui sera battu par Agassi, qui a donc gagné trois des quatre dernières levées du Grand Chelem, exception faite de Wimbledon qui reste la chasse gardée de Pete Sampras. La victoire d’Agassi se fait en cinq sets, le match basculant dans le tie-break du quatrième set. Le n°1 mondial soumis à l’épée de Damoclès s’en sort contre Pistol Pete qui manque l’occasion de gagner le match en quatre sets. La manche décisive tourne à l’avantage d’Agassi qui rend utopique la perspective d’une quatrième finale à Melbourne pour Sampras.

 

US Open 2001, quart de finale (victoire Sampras 6-7, 7-6, 7-6, 7-6)

Sans doute le plus grand match entre les deux rivaux en terme de pure qualité tennistique, un match pour esthètes … C’est une bataille de serveurs qui s’engage ce jour là à New York, quelques jours avant le drame du 11 septembre et les attentats contre le World Trade Center. Agassi gagne le premier set 7-6. Avec une statistique de 49-1 en sa faveur à l’US Open quand il a gagné la première manche, le natif de Las Vegas peut envisager la suite du match avec optimisme. Mais Sampras gagne les trois manches suivantes au tie-break, aucun des deux joueurs ne perdant son service sur l’ensemble du match, conclu par un ultime jeu décisif avant lequel le public de Big Apple illumine cette night session par une standing ovation. Il est minuit passé, et les deux héros américains reçoivent le plébiscite des fans sur le court Arthur Ashe, chacun ayant tiré la quintessence de ses dons respectifs. Comme en 2000, Sampras sera battu en finale par un jeune espoir du tennis, Lleyton Hewitt lui portant l’estocade un an après Marat Safin.

 

US Open 2002, finale (victoire Sampras 6-3, 6-4, 5-7, 6-4)

Favori de la finale après avoir dominé le n°1 mondial Lleyton Hewitt en demi-finale, Andre Agassi affronte son vieux complice Pete Sampras, qui recherche un titre du Grand Chelem depuis juillet 2000 à Wimbledon. Comme trop souvent en finale majeure contre Pistol Pete, Agassi reste impuissant contre son vieux rival, qui l’emporte en quatre secs et conclut sa carrière en apothéose, même si sa retraite sportive ne sera effective qu’en août 2003, juste avant l’US Open qui sera orphelin de son quintuple lauréat, qui préfère éviter d’être rattrapé par l’usure du pouvoir. Entre temps, Andre Agassi aura remporté son ultime majeur à l’Open d’Australie 2003, et Roger Federer son premier titre du Grand Chelem en juillet 2003 à Wimbledon, comme pour mieux marquer le changement d’ère du tennis.

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