Nadal, roi sans partage

Reuters

Douze titres. Le double de Bjorn Borg. Rafael Nadal est un cyborg, un monstre de la terre battue, qui a écrit une nouvelle page de sa légende en remportant Roland-Garros pour la douzième fois de sa carrière. Ce n’est pas parce que ce nouveau triomphe relève de tout sauf de la surprise qu’il ne faut pas s’arrêter un instant, et contempler l’œuvre globale. Nadal a donc gagné Roland-Garros deux fois plus que celui qui détenait avant lui le record de victoires à Paris. Sa domination sur un tournoi du Grand Chelem est sans égale: il dépasse Margaret Court, et ses 11 succès à l’Open d’Australie, et relègue un peu plus loin Roger Federer, "king" de Wimbledon à huit reprises. Voilà pour l’Histoire, qui s'écrit chaque année à Paris.

Pour le compte-rendu de cette finale, il faut rendre hommage à Dominic Thiem, pour avoir fait tout son possible pour la pimenter, et pas qu'un peu. L’Autrichien, vainqueur en demi-finales, sur deux jours, de Novak Djokovic, avait privé le Serbe d’un Grand Chelem sur deux ans, et empêché la finale attendue d’avoir lieu. Il a rendu celle-ci palpitante, pendant deux sets (3-6, 7-6, 6-1, 6-1), lui qui, comme Stan Wawrinka en 2017, n’avait pas existé lors du dernier dimanche l’an passé.

 

 

Ne vous fiez pas au score du premier set qui indique simplement que jouer à un niveau ahurissant, pendant une quarantaine de minutes, ne vous garantit pas de marquer plus de trois jeux contre Nadal sur terre battue. Un peu tendre, peut-être, pour sa première finale en Grand Chelem il y a un an, l’Autrichien de 25 ans a confirmé qu’il est devenu cette année un joueur plus solide, plus régulier, plus expérimenté, sous la houlette de Nicolas Massu, son coach chilien, qui a repris le travail de titan effectué par Gunther Bresnik. Jeu de défense, longueur de balle, puissance phénoménale en coup droit comme en revers, utilisation du slice et de l’amortie… Les points de mutants se sont enchaînés et le court Philippe-Chatrier a rugi quand Thiem a breaké le premier, pour mener 3-2 après 30 minutes de jeu.

Après deux sets, Thiem a flanché

La question qui s’imposait alors était la suivante: combien de temps Thiem pouvait-il tenir, à ce niveau épatant, rarement vu, en jouant au bras de fer si loin de sa ligne, alors que même un Djokovic s’efforce de venir plus près dans le terrain contre Nadal ? La réponse est vite venue. Le n°4 mondial a baissé d’un cran, d’un petit cran, et la "rafale" Nadal est revenue dans la partie, en enquillant quatre jeux de suite pour prendre la première manche, et se mettre dans une position où il n’a jamais perdu le moindre match, rappelons-le, sur terre battue au meilleur des cinq sets.

De quoi décourager Thiem ? Pas vraiment, puisque le deuxième set a offert un tout autre scénario, linéaire, digne de Wimbledon, avec des jeux de service à sens unique. Et alors qu’il n’avait perdu qu’un seul point en cinq mises en jeu, Nadal s’est mis à trembler, à 5-6. Trois vilaines fautes directes, et l’Espagnol a offert trois balles de set à son adversaire, qui ne manquera pas d’en profiter pour recoller à une manche partout. Et faire passer une rumeur dans un Central qui ne s’attendait probablement pas à un tel combat, d’homme à homme.

C’est finalement là que le match a tourné. Est-ce parce que Thiem s’est inconsciemment relâché ? A-t-il payé à ce moment-là le prix de ses efforts des jours précédents, lui qui a dû venir sur le court jeudi, vendredi, samedi puis dimanche, pour disputer trois matches, pendant que son adversaire bénéficiait sur cette période de deux jours de repos supplémentaires ? C’est possible, mais c’est enlever à Nadal sa part du travail. L’Espagnol a démarré le troisième set comme une balle, en remportant seize des dix-sept premiers points pour mener 4-0. Avec au passage une volée amortie rétro sublime, en revers, qui montre à quel point il a élargi sa palette de coups au fil des ans. L'une des stats du match: le 23/27 pour Nadal au filet. Le troisième set défilera très vite, le quatrième un peu moins, puisque Thiem aura des opportunités de break ou de débreak. Mais le rythme que Nadal impose à ses adversaires était manifestement trop difficile à tenir, sur la durée, même pour un Thiem à ce niveau-là.

Et pour la douzième fois en quatorze ans, donc, Nadal a fini allongé sur la terre battue, victorieux. Après une belle accolade avec son adversaire, fraternelle, le Majorquin a fini par lâcher quelques larmes, une nouvelle fois. Peut-être a-t-il pensé à cette saison sur terre battue, où il a souffert comme rarement, à Monte-Carlo, à Barcelone (battu par Thiem), un peu moins à Madrid, pour commencer à renaître à Rome. Si la victoire est plus belle quand elle est acquise en souffrant, alors celle-ci doit avoir une saveur exceptionnelle.