Anne (2/2) : « Rio, c'était Disneyland pour moi ! »

Mame Ibra Anne, que retenez-vous de vos premiers Jeux, à Rio en 2016 ?
C'était Disneyland pour moi ! J'aime énormément le sport, j'étais les yeux grand ouverts à regarder, à courir aussi, parce que j'avais couru dès les séries, comme premier relayeur. C'était une ambiance assez forte. On nous avait dit qu'il n'y aurait pas beaucoup de monde et au final, il y avait énormément de monde, puisque le Brésil avait couru sur la session précédente. C'était fou ! Ce sont des émotions qui sont tellement fortes... Je sais pas si j'arriverai à en avoir d'aussi fortes. Quand tu deviens papa, ce sont des émotions qui viennent sur des moments précis. Du coup, je me dis : "Est-ce que j'arriverai à avoir cette émotion de courir dans un stade aussi grand et aussi beau avec cette pression-là, cette ferveur-là et ce soutien-là ?" Pour l'instant, non. Les JO, c'est une belle occasion de revivre ces émotions.

Avez-vous des moments en particulier qui vous reviennent à l'esprit ?
Ce qui m'avait plu, c'est que l'on avait pu voir les garçons du hand lors de leur médaille d'argent. C'était ouf (sic), car j'avais des amis à moi de mon école de commerce qui étaient bénévoles sur ces Jeux-là. On s'est tous retrouvés lors de ce match, c'était une ambiance de dingue, les gens criaient dans tous les sens... Au-delà de vivre les Jeux avec mes amis de l’athlétisme, c'était cool de pouvoir le faire avec des gens qui ont partagé mes années universitaires. Les Jeux, ce sont aussi des rencontres. Les rencontres, c'est quelque chose de très important et à Rio, j'ai pu rencontrer des gens qui ont eu un certain impact sur ma carrière sportive et que je n'aurais sans doute pas rencontrés si je n'avais pas fait les Jeux. Je me souviens aussi du gros moment de partage lors de notre retour sur Paris. On avait fait la fête dans l'avion comme pas possible, la business class s'était transformée en VIP Room.

Aviez-vous pu croiser LeBron James ou une autre superstar de ces Jeux 2016 ?
Non, on n'avait pas croisé les mecs du basket et de la NBA, parce que les Américains logeaient sur un paquebot en marge du village, mais j'avais croisé des tennismen à l'époque. Bon, (Usain) Bolt, on le voyait assez régulièrement. On avait croisé Neymar quand il avait fait son passage dans le village, mais c'était un bazar pas possible, donc on n'avait pas poussé le truc. En fait, c'était tellement courant de croiser des superstars tous les jours que c'était devenu normal. Le truc des Jeux, c'est que tout le monde est logé à la même enseigne, tout le monde est habillé avec les équipements de son pays, il n'y a pas quelqu'un qui fait le beau gosse plus qu'un autre. Si tu est là, c'est que tu fais partie de l'élite. C'est ça qui est beau. Tout le monde partage la même manière et tout le monde fait des photos avec tout le monde, c'est pas mal. J’espère qu'on pourra quand même avoir cette belle atmosphère qu'il y a en général dans le village.

Anne : "On ne peut pas jouer avec la carrière d'un athlète"


Ces JO de Rio constituent-ils l'apogée de votre carrière à vos yeux ?
Je ne sais pas si c'est l'apogée de ma carrière. C'est forcément une très très belle étape, parce que j'ai vu les Jeux et qu'il faut les vivre quand tu fait du sport au haut niveau et que tu disputes tous les championnats possibles. Mais je ne sais pas si c'est l'apogée pour diverses raisons. Pour moi, c'est plus un ensemble et cette régularité au niveau de la performance qui m'ont permis de vivre, de voyager et rencontrer des gens. C'est ce qui fait que je n'arriverai pas à mettre un seul point. Je dirais juste que c'est l'une des plus belles étapes, mais pas l'apogée.

Une fois de plus, vous allez devoir vous contenter de représenter la France uniquement avec le relais 4x400m, et pas individuellement sur le 400m. Est-ce une déception pour vous ?
Cette année, je dirais non, dans le sens où au vu du contexte, je ne peux qu'être content, entre guillemets. En revanche, 2016, ça restera l'une des plus grosses déceptions de ma carrière dans la mesure où je n'avais pas été assez défendu par les managers de l'époque pour pouvoir prétendre en individuel, sachant que j'avais réalisé les minimas olympiques et que trois semaines avant les Jeux, j'avais été finaliste aux Championnats d'Europe. J'avais 25 chronos à 45 secondes, j'étais dans le top 30 mondial, j'aurais dû y participer en individuel. Là, je fais la même saison, mais cette année, j'y participe parce qu'il y a le système de ranking qui se met en place. C'est vraiment l'une des plus grosses déceptions, car j'avais enchaîné les compétitions à très haut niveau, j'avais enchaîné les Diamond League (la Ligue de Diamant, la catégorie reine en athlétisme). Après les Jeux, j'avais couru à Lausanne en Diamond League et j'avais refait 45”60, au couloir 1 en plus.

Encore aujourd'hui, vous donnez l'impression de ne pas l'avoir digéré ?
Oui, cela reste l'une des plus grosses déceptions de ma carrière, et ça a même influé sur ce qu'il s'est passé après, avec les blessures et la motivation, qui n'était pas la même. Il y a des histoires sur les personnes au ranking qui n'ont pas été sélectionnées, et on oublie l'impact négatif que ça peut avoir. On m'a dit : "T'inquiète. De toute façon, tu les referas les Jeux et en plus, tu vas aux Jeux." Mais ils ne se rendent pas compte que c'est quatre ans, et là, ça a été cinq ans et dans une vie, c'est quand même énorme. Ce n'est pas juste une année. Il y a beaucoup de choses qui peuvent se passer, une blessure, ça peut te plomber et pour moi, ça a été le cas. On ne peut pas jouer avec la carrière d'un athlète. S'il a les performances requises et les critères, il faut l'envoyer, surtout à un certain moment d'une carrière. Si j'avais eu l'opportunité de faire les Jeux en individuel, j'aurais peut-être couru sur les 45 secondes, puisque j'avais fait 45”10 au relais en départ arrêté alors que je n'avais pas couru depuis quelques semaines. J'étais en forme, j'avais envie et c'étaient les Jeux, donc y retourner vu le contexte, je ne peux être que content.

Avec quel(s) objectif(s) allez-vous y retourner ?
L'objectif, ça va être de fédérer vraiment le collectif et pouponner Ludovic Ouceni qui s’entraîne avec moi depuis deux ans et qui a très très bien marché cette année. J'y vais aussi pour les aider à continuer et poser les fondations vers Paris 2024. Le 4x400m est souvent négligé, mais sur les trois derniers Championnats du monde, le relais est finaliste, donc ça veut dire qu'il y a cette constance qui peut permettre de faire quelque chose de beau dans les prochaines années. Mais ça passera par des étapes, et avec un an de retard, ces Jeux là en sont une. Dès l'année prochaine, ce sont les Championnats du monde, ça va s'enchaîner super vite. 2024, ça va venir vite et l'objectif c'est d'être finaliste olympique au minimum. Ca peut être ouvert. Cette année, on a vu que même le niveau mondial est en deçà du niveau habituel, donc si on peut aller chercher une médaille,  ça serait un moment précurseur pour le 400m et 4x400m français.

Anne : "Je n'étais pas l'un des plus talentueux, mais j'ai cru en moi"


Vous donnez le sentiment de vous projeter vers le relais des Jeux de Paris 2024 dans un rôle de grand frère uniquement sans forcément vous voir dans ce relais. Est-ce dire que vous n'y pensez pas ?
Non, franchement, 2024, je trouve que c'est un peu loin. Je ne me projette pas encore, j'irai étape par étape et je ferai un point sur la fin de cette saison. Je me sens bien physiquement et mentalement, mais il y aura forcément des changements. Je pense que je serai un peu moins présent sur l'INSEP mais plus sur la Belgique, pour passer davantage de temps en famille. Il y a aussi le fait que ça marche très bien et que l'on ait trouvé un bon équilibre par rapport à mon groupe d’entraînement. Je serai très proche du groupe et je m'entrainerai mais après, je verrai. Il ne faut pas pousser et donner des objectifs trop lointains et il y a aussi le fait que quand tu es en France et que tu as 29 ans et 364 jours (il a 31 ans), tu as l'impression d'être vieux dans les discours. Je ne me projette pas trop, mais je fais le maximum pour donner de l'énergie positive et du bagage aux gens qui sont autour de moi pour qu'ils puissent réaliser de belles choses. Depuis 2011 en France, personne n'a fait mieux que moi sur 400m. Il faut que ça aille plus vite si on veut ambitionner de faire de beaux résultats pour Paris 2024.

A l'aube de vos deuxième Jeux Olympiques, quel regard portez sur votre carrière ?
Franchement, je la découpe en deux. Quand j'ai commencé, j'ai eu l'opportunité de vraiment découvrir ce sport et les points qui ont fait que ça m'a surmotivé, j'ai couru dans les plus beaux stades du monde, dans des atmosphères incroyables. J'ai découvert les JO, les Mondiaux, la Diamond League et j'ai mes meilleurs amis dans le sport. J'ai cru en moi parce que je n'étais pas l'un des plus talentueux au début, mais j'ai développé une grosse capacité de travail, et je ne me suis pas reposé sur le fait que je fasse de l’athlétisme : j'ai continué mes études, j'ai créé des choses. L'athlétisme m'a énormément apporté. Après, il y a cette deuxième partie de carrière où je me blesse gravement. Les blessures m'ont un peu miné mais je réussi à vraiment condenser cette période et à être performant aux moments clés, comme lors de ces Championnats de France et ceux de 2019. Après, cette année 2020 était tellement particulière que mentalement et physiquement, j'ai quand même laissé mon corps se reposer et faire une année blanche. Donc enchaîner sur une année olympique, c'est un vrai challenge. Globalement, c'est assez positif et je suis très heureux de tout ça.

Votre blessure venue stopper votre carrière alors en plein élan reste-t-elle le point noir de votre carrière ?
Oui, parce que de 2009 à 2017, je n'avais connu aucun coup d'arrêt ni de blessure et que j'étais en progression constante. En plus, je n'ai pas été loin de me faire l'une des blessures les plus graves, avec une rupture du tendon du quadriceps, donc ça avait été un mois alité et une grosse rééducation. On m'avait dit de compter entre 18 à 24 mois voire même 36 mois pour retrouver la pleine possession de mes moyens. C'est long, frustrant et perturbant. C'est aussi beaucoup de questions, de douleurs par-ci par-là, c'est dur pour un athlète quand tu as des grosses blessures, et l'athlétisme, c'est un sport qui demande d'être à cent-vingt pour cent. Moi qui suis fan de football notamment, quand tu as des mecs qui se font les croisés et n'arrivent pas à revenir à leur top, tu te demandes "comment ça se fait" mais ce n'est pas comme ça en fait. Le corps a besoin de se reconstruire et de repartir. J'ai essayé de beaucoup travailler, mais ce sont des blessures un peu vicieuses. Maintenant, c'est derrière moi et je peux de nouveau très bien m'entraîner. Mais, forcément, ça a été quelque chose de fort dans ma carrière. Une blessure, ça peut t’arrêter et te toucher psychologiquement, et c'est beaucoup beaucoup de choses. C'est pour ça que ces Jeux constituent une belle revanche par rapport à ces blessures et à cette capacité que j'ai eue à revenir à ce niveau de performance et à faire des podiums sur des compétitions. Avoir repris la compétition et être dans le game (sic), ça fait du bien.

>