Alain Giresse : "Il y a trop de frustration pour que j’oublie"

Alain Giresse avec le maillot de l'équipe de France

Pour beaucoup de jeunes français, le match RFA-France ne leur dit probablement pas grand-chose. Pourtant, cette demi-finale de la Coupe du Monde 1982 reste à jamais gravée dans l’histoire de la sélection tricolore. Deux ans avant le sacre en Coupe d’Europe en France la bande à Michel Platini et Alain Giresse arrive dans la compétition espagnole sans certitude. En demi-finale contre des Allemands tenant du titre de l’Euro les joueurs de Michel Hidalgo perdent cruellement aux tirs au but ! Après avoir mené 3-1 dans les prolongations...

Comment abordiez-vous cette Coupe du Monde 1982 en Espagne ?

On partait à cette Coupe du Monde pour faire un beau parcours mais on ne pouvait pas se projeter sur une demi-finale. Et là nous y étions, face à l’Allemagne avec tout ce que ça pouvait représenter comme palmarès, comme joueur.
Personne ne nous attendait à ce niveau de la compétition. Pour ce match là on était de simple outsider devant une Allemagne ultra favorite.

Vous croyiez quand même en vos chances ?

Vous savez, quand on fait un match on pense toujours à gagner le match. On se pose pas la question est ce qu’on va y arriver. On essaye de s’appuyer sur des choses positives.

Qu’est-ce qui différenciait votre équipe de France et l’Allemagne ?

Nous on était seulement concerné par le jeu, on aimait avoir le ballon, construire nos actions. Les Allemands avaient plus de rigueur tactique, ils étaient bien organisés. Mais ils avaient aussi des joueurs techniques au milieu du terrain avec Dremmler ou Magath.
Mais c’est sûr que sur le plan de la philosophie de jeu on avait vraiment deux équipes au style bien différent.

Au moment de l’ouverture du score des Allemands, vous vous dites quoi ? Vous y croyez encore ?

Bizarrement on n’a pas trop douté. On s’est vite remis dans le match, continuant à jouer notre jeu. On n’a pas trop été déstabilisé ni déboussolé par cette ouverture du score. Et on a d’ailleurs réussi, pas trop de temps après, à égaliser.

Justement l’égalisation de Michel Platini se fait sur un penalty. Les Allemands faisaient beaucoup de fautes ?

Oh oui, ils faisaient énormément de fautes. Dans l’engagement ils voulaient nous marquer dès le début du match, ils nous rentraient dedans. Je pense qu’ils comptaient sur leur puissance physique pour nous empêcher de nous exprimer et mettre en place notre jeu technique. Sur certains gestes il y avait même trop d’engagement de la part des Allemands.

En particulier le gardien, Schumacher ?

Du début à la fin on a vu qu’il était arrogant dans son comportement. Très nerveux aussi.

Il vous prenait un peu de haut, vous la petite équipe de France qui arrivait en demi-finale d’un mondial ?

Ah oui et tous les joueurs ! Dès l’entrée sur le terrain, ils nous toisaient avec arrogance.

Vous pensez que dans leur tête, le match était déjà gagné ?

Non je ne pense pas mais ils se disaient, ce n’est pas ces gens-là qui vont nous embêter. Ils étaient en demi-finale et il n’était pas question pour eux de ne pas accéder à la finale.

Au retour des vestiaires il y a cette fameuse faute de Schumacher sur Battiston. Quel souvenir vous avez de ce moment précis ?

Sur le coup on se dit que c’est scandaleux. Et surtout que c’était grave par rapport à notre coéquipier qui sortait sur une civière.
Et puis quand on voit que l’arbitre ne réagit pas, pas de sanction, rien du tout, on était dans la confusion totale et on avait beaucoup d’amertume. C’était une agression intolérable et l’arbitre n’avait rien fait.

De voir votre coéquipier sortir du terrain inconscient ça a déstabilisé l’équipe ?

Ça nous a troublé car c’était en cours de match … Je ne dis pas que la sanction envers Schumacher aurait atténué ça mais au moins ça n’aurait pas créé ce sentiment d’injustice.
Mais on s’est dit que de toute façon il fallait finir le match.

Ensuite, durant la prolongation, Marius Trésor inscrit le but du 2-1, puis vous inscrivez le troisième but des Bleus. Pouvez-vous nous raconter ce but ?

Ça part d’une faute qui est commise sur moi dans notre camp. Je joue le ballon très rapidement. Les Allemands ne sont pas replacés. Le ballon arrive alors dans les pieds de Michel Platini qui transmet à Didier Six.
Moi de mon côté j’avais poursuivi mon action après mon coup franc rapidement tiré. Au moment où Didier reçoit le ballon je suis légèrement en retrait. Je l’appel « Didier, Didier ! »

Et il vous a entendu ?

Oui, il me ressort le ballon et j’enchaîne par une frappe qui trompe le gardien allemand.

Quel sentiment avez-vous à ce moment-là ?

Bah on court tous vers la finale de la Coupe du Monde, tout simplement.

Vous vous dites que le match est plié ?

Dans la célébration du but oui on se dit que c’est fini. Du moins que c’est bien engagé et que ça va déboucher sur une finale.

Que s’est-il passé pour que vous vous fassiez rejoindre à 3-3 ?

Il nous a manqué un peu plus de maturité et un peu moins d’euphorie par rapport à tout ce qu’on avait fait depuis le début. On était dans un mode de jeu où on jouait le tout pour le tout, on n’avait rien à perdre.
On était une équipe qui n’était pas calculatrice mais qui aurait dû l’être un peu plus à ce moment-là. Mais tout ça, c’est pour notre partie.

Il y a autre chose ?

Oui, on n’est pas seul responsable de cette défaite. A l’agression qu’a subi Patrick Battiston il faut ajouter une autre action, avant le deuxième but des Allemands.
Il y a une première faute. Je suis taclé par derrière sur mon mollet droit qui à la fin du match avait doublé de volume. Pas de faute, l’arbitre ne siffle rien.
Dans le même mouvement, Michel Platini est aussi taclé par derrière, pas de faute non plus. L’action se poursuit, les Allemands débordent, centrent et ils reviennent à 3-2.
C’est des détails qui ont une grosse importance et qui sont à mettre toujours dans la même colonne. Celle des débits de la personne qui dirigeait la rencontre. Pas à son crédit, mais à son débit.

Vous nous racontez cette action comme si vous l’aviez vécu hier. C’est quelque chose qui est encore ancré en vous ?

Oui oui c’est quelque chose qui m’a marqué. Et rien ne pourra l’éliminer où me le faire oublier. Beaucoup disent, « oui mais c’est du passé maintenant ». Mais non non, jamais ! Il y a trop de frustration, trop d’injustice pour que j’oublie ces choses-là.

Vous êtes toujours énervé contre l’arbitre de la rencontre, Charles Corver ?

Non ce n’est pas de l’énervement, je le dis tout tranquillement : il s’est complètement trompé, il a fait de grosses fautes, lourdes de conséquences.

A l’époque, comment l’équipe de France a vécu cette élimination ?

Comme vous pouvez vous en douter, très mal. Le vestiaire était complètement détruit, abattu, en pleurs. Il y avait quelque chose qui s’était cassé ce soir-là. On avait touché cette finale de si près… puis tout est retombé.

Vous étiez heureux de voir les Allemands perdre en finale contre l’Italie ?

Ah oui ! Evidemment qu’on ne souhaitait pas la victoire des Allemands. Même si ça ne changeait rien pour nous on préférait que ce soit l’Italie qui gagne cette compétition.

Vous êtes le dernier Français à avoir marqué un but à l’Allemagne en compétition officielle. Qu’est-ce que ça vous fait ?

Ah bah ça, c’est une bonne question pour un quiz ! (Rires). Ce que ça me fait ? Pas grand-chose, vous me l’apprenez, je ne savais pas.

Quel joueur français pourrait vous piquer ce record jeudi soir ?

Peu importe, pourvu que ce but permette aux Bleus d’en avoir mis un de plus que les Allemands.

Qui est le favori de la demi-finale entre la France et l’Allemagne  ?

Les Allemands sont favoris à mon sens. Mais bon pour moi ces histoires de favoris c’est des histoires du café du commerce. Ca relève de l’anecdotique. Chaque entraineur reporte sur l’autre le statut de favori, mais au final on s’en fout.

Vous avez un petit pronostic ?

Le pronostic est facile à faire de mon côté. Quand mon pays est concerné ce n’est pas bien compliqué. Ce n’est pas un pronostic c’est une évidence. Je parierai sur un 2-1.
Ce qui est sûr c’est que ce sera un match intense à tous les niveaux : tactique, physique, émotionnel.
On est dans le haut niveau. Et on va voir si les Français ont la capacité à répondre à une équipe du calibre de l’Allemagne car pour l’instant ils n’ont pas rencontré une sélection de cette dimension.


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